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"Carmen", opéra de Georges Bizet

Opéra Théâtre d'Avignon et des Pays de Vaucluse
10 avril 2005

Composé en 1875, l'année de la mort de son compositeur Georges Bizet, avant que ce dernier ne puisse en entendre les fulgurants retentissements, l'opéra Carmen a été le fruit de maintes adaptations au cours du temps. Mais la Carmen de cette matinée, fidèle au compositeur, a retenu le mélo-drame initial. Aussi, si l'on retrouve le contexte original de ces airs enten-dus, connus et reconnus, sauraient-ils se faire entendre au son d'un clai-ron nouveau ? Telle est peut-être la gageure de cet opéra qui compte
parmi les oeuvres lyriques les plus jouées aujourd'hui.

La mise en scène de Nadine Duffaut ne semble pas avoir eu l'intention
de relever le défi de la surprise ; elle a préféré un plateau conventionnel
au clair-obscur dramatique, qui fut guidé avec le sens aigu de la discipline. Composée d'une solide tribune boisée en hémicycle, formant tantôt une arène, tantôt une place sévillane, la scène est surplombée d'un angélique ciel bleu d'image pieuse. D'un coté un corps de femmes, de l'autre des soldats en uniforme composant un rang parfait. Telle est l'atmosphère ordonnée, dans laquelle apparaît d'abord Séville. L'univers vagabond
des bohémiens s'illustre quant à lui dans un contexte plus en souplesse, notamment au troisième acte, où la scène de campement se décharge
du poids du décor.

La fin de la représentation est amenée avec originalité.
Dans une subtile option de mise en scène, le drame final prend un
autre destin. Alors que Don José s'apprête à tuer Carmen, le bourreau
des cœurs, Michaëla, la promise, empoigne le bras de Don José, incitant elle-même le geste mortel qu'elle s'arroge alors. Ce jeu a l'avantage d'offrir une lecture singulière de l'ouvrage qui rappelle aux hommes non libérés
de l'instance maternelle le poids qu'elle incombe dans leurs choix.

Le jeu des solistes accompagne avec précision la rigueur de l'ensemble, jusqu'à en contrarier parfois le naturel. Mais les voix insufflent un rayon de lumière et une dynamique au chant qui trouve son harmonieuse respiration en seconde partie. Retenons tout particulièrement la superbe prestation de la canadienne Ghylaine Girard, dans une Michaëla pleine de grâce à la voix magnifique. Quant à Carmen, interprétée par Marie-Ange Todorovitch, elle sut habilement séduire les soupirants et convaincre l'assistance de ses charmes. Enfin, on remerciera Jean-Pierre Furlan de son profession-nalisme : bien que blessé physiquement, le ténor tint à interpréter sur scène un Don José fort bien réussi, à l'aigu facile. Le timbre riche, large
et mûr de Frank Ferrari engendrait un escamillo très présent, tandis
que Nicolas Testé campait un Zuniga honorable.

En fosse, le québecquois Jacques Lacombe conduisait l'Orchestre Lyrique de Région Avigon-Provence dans une interprétation discrète de la partition, parvenant à se faire entendre sans se faire remarquer,
ne prenant jamais le pas sur les solistes.

Delphine Roullier