© natasha razina

"boris godounov"
opéra de modeste moussorgski


Théâtre du Châtelet, Paris
11 décembre 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 





© natasha razina

 

On l'a dit et l'on continue de le faire : l'automne parisien sera résolument russe, cette année ! Entre l'exposition du Musée d'Orsay - L'art russe dans la deuxième moitié du 19ème siècle -, donnant lieu à la vaste rétrospective cinématographique Images de Russie : 1908-1930, le cycle Tchaïkovski imaginé par Masur à la tête de l'ONF, et les classiques (comme
La Nouvelle Babylone
de Trauberg et Kozintsev soutenu par la partition
de Chostakovitch) que la Cité de la Musique présentait cette semaine, Le
Nez
et L'Amour des trois oranges à l'Opéra Bastille qui propose également la reprise du Lac des cygnes de Noureïev pour les fêtes, la présence de la troupe du Théâtre Mariinski et de Valery Gergiev (qui venait clore mardi soir les représentation de Tristan und Isolde) à Paris constitue un événement
en soi. Ainsi, le Théâtre du Châtelet peut il s'enorgueillir à raison de mon-trer les Viaggio a Reims, Lac des cygnes, Casse-Noisette [lire chronique du 3 décembre] et une Soirée Balanchine, spectacles que sa scène emprunte
à l'équipe pétersbourgeoise. Et si musique, cinéma et arts plastiques se déclinent actuellement en cyrillique, le théâtre n'est pas en reste, puisque Alain Françon met en scène Platonov (Tchekhov) à La Colline et que le
Café de la danse accueille Le manteau (Gogol) dont Alain Mollot s'est emparé pour un moment de théâtre musical avec marionnettes.

Si l'activité débordante de Valery Gergiev le portait hier au pupitre de l'Orchestre Philharmonique de Radio France, ce concert avec Vadim Repin [lire chronique du 10 décembre] se glissait entre les représentations de Boris Godounov au Châtelet. On connaît les aléas de l'opéra de Modeste Moussorgski, plusieurs fois révisé par son auteur, avec l'ajout de l'acte polonais, puis par Rimski-Korsakov et Chostakovitch ; les maîtres d'œu-
vres de cette pro-duction (créée en mai 2002) ont choisi la version
originale de 1869, en sept scènes.

Toutefois, cette matinée ne serait pas la fête souhaitée. S'il est un
ouvrage dont on aurait pu croire qu'il supportât sans pâlir bien des fantas-mes de mise en scène, c'est bien Boris Godounov… et pourtant ! Le 1er tableau nous emmène sur une place où le choeur, encerclé de ces volu-mineux rectangles de projecteurs, autrement désignés gaufres dans le vocabulaire des stades, les dites gaufres étant montées sur roues, se débat avec un officier tenant autant du régisseur de meeting rock que du belliqueux agi-tateur étatisé. Mais le contexte ne se veut pas actuel pour autant, puisque le Secrétaire de la Douma semble aussi bien venir d'une imagerie empruntée au passé russe que d'un monde inconnu, peut-être civilisation imaginaire, et que le peuple est vêtu de haillons tout droit sortis des toiles d'Arkhipov, Iarochenko, Ivanov, Repin, ou Surikov. Par ce biais, Viktor Kramer évoque la répétition de l'Histoire, l'éternel et vaine lutte
pour le pouvoir qui ne fait qu'appauvrir les démunis. Tandis que la volée
de cloches prend tout son mystère dans l'obscurité, le rideau qui ne s'était qu'à demi levé, suggérant le rôle de prologue de l'épisode, poursuit son élévation pour le second tableau, alors que descendent des cintres des colonnes s'ornant de reliefs à motifs sous-marins - hippocampes, étoiles de mer, oursins, algues et coquillages -, ainsi qu'une gigantesque méduse, tenant de la tiare impériale et du bulbe de cathédrale russe - référence est ponctuellement faite à l'œil du seuil des églises orthodoxes, le regard de Dieu sur le pécheur - au dessus de Godounov, circonscrit en une sorte de robe-cage qui l'emprisonne dans ses crimes, le pouvoir qu'ils lui conférè- rent, et jusqu'en lui-même. Les costumes des courtisans usent de maté- riaux transparents et brillants qui leur donnent un aspect de crustacées grouillants, la tradition des boyards en robes dorées et chapeaux-tubes étant détournée pour en faire des couteaux de plage. Et c'est dans cet étrange univers aquatique que l'Histoire de l'Empire de Russie (Karamzine) et la pièce de Pouchkine se trouvent transposées jusqu'à la dernière note de Moussorgski.

Alors que sur l'évocation du meurtre du Tsarévitch, la robe-cage peuplée
de petits cadavres devient le prétexte d'une déroutante pyrotechnie, c'est
sur des catafalques échoués dans les profondeurs marines que dort le bouillant Otrepiev, qu'écrit le vénérable Pimène et que l'Hôtesse vend ses alcools, symbolisés par de curieux alambics comme autant de tentacules d'anémones. Enfin, une armada de méduses envahit le plateau lors du délire de Godounov (5ème tableau), on véhicule ensuite l'Innocent dans
le squelette d'un bulbe (sainteté et intouchabilité dissoutes) devant Saint Basile où roulent les gaufres du début et c'est sous les longues pattes cillées d'une araignée de mer que le Tsar agonisera, le comploteur Chouïski attendant près de la robe-cage d'y enfermer bientôt le prochain souverain - bernard-l'hermite, peut-être ? - pour continuer de régner dans l'ombre. Nous ne nous engagerons certainement pas à discuter de ces options ; reste que la réalisation en est fort belle, les décors de George Tsypin et les lumières de Gleb Filchtinski révélant des motifs aquatiques dont les couleurs marient les ambiances picturales de Vroubel et de Roerich.

On regrettera l'inégalité de la distribution vocale. Alexeï Tannovitski est
un officier sonore dont l'impact vocal est flatteur, mais qui ne prend guère soin de mener son chant. L'Innocent de Evgueni Akimov possède indénia-blement des moyens, mais l'émission est brutale, la ligne sans nuance, comme habitée d'aucune autre ambition que d'honorer une performance decibelisable. L'aigu instable et le manque de souplesse d'Alexeï Steblianko, soucis auxquels s'ajoute une absente déconcertante de construction du personnage, desservent Chouïski. En revanche, Irina Mateva (Xenia) et surtout Maria Matveïeva (Fiodor) campent des enfants non seulement crédibles et attachants mais plus qu'honorablement chan-tés. De même saluera-t-on les autres interventions féminines : la Nourrice de Olga Markova Mikhaïlenko et l'Hôtesse de Olga Savova, bénéficiant d'une homogénéité satisfaisante sur l'ensemble de la tessiture et d'autant d'évidence à émettre qu'à projeter. Vassili Gerello offre au Secrétaire de la Douma un timbre clair et un phrasé particulièrement bien mené, Vladimir Ognovenko donne un Varlaam tout simplement somptueux - quel luxe d'attribuer un tel personnage à cet artiste qu'on attendrait dans le rôle-titre -, le ténor Oleg Balachov possède la facilité d'aigu et l'ampleur requises par Grigori, et Vladimir Vaneev, avec une voix moins impressionnante que bien des basses qu'on y emploie d'habitude, mais dont il use avec un art remar-quable, est un Pimène nuancé, aux aigus exquisément posés, s'avérant qui plus est passionnant conteur. Quant à Boris ? Le timbre est corsé, la voix est projetée, mais le grave manque cruellement de corps, la ligne de chant souffre d'une criante absence de legato, occasionnant un Tsar sans cha-risme dont la mort n'émeut pas ; à la décharge de Evgueni Nikitin : le rôle n'est pas du tout dans sa tessiture.

Fort heureusement, Valery Gergiev sait dès les premières mesures user d'une grande tendresse des timbres, dans une certaine retenue et beau-coup de souplesse, développant par la suite une passionnante dramatur-gie par une accentuation d'une profondeur inouïe et un fort louable travail
de couleurs. De fait, au delà de la mise en scène, c'est bien lui qui
élèvera notre écoute jusqu'à l'émotion, à la fin du 6ème tableau.

Bertrand Bolognesi