© alain kaiser

"les boréades"
tragédie lyrique de jean-philippe rameau


Opéra National du Rhin
Mulhouse, 18 juin 2005

Si l'ultime tragédie lyrique de Rameau dut attendre 1982 pour gagner enfin les planches, il semble que ce début de XXIème siècle se complaise à lui rendre les honneurs qui lui sont dus. Ainsi, après la fort belle production de Robert Carsen à Garnier en 2003, la mise en scène lyonnaise que Laurent Pelly signait l'an passé, c'est aujourd'hui Laurent Laffargue qui présente
sa vision des amours contrariées d'Alphise et Abaris à l'Opéra National du Rhin. Deux univers se confrontent dans son spectacle : celui de la chasse et celui du cirque. Le plateau s'en trouve envahi d'uniformes et de velours rouges, créant une atmosphère lourde d'une sensualité malsaine et dangereuse. La chorégraphie de Andonis Foniadakis s'ingénie à inventer d'étonnantes figures d'une expressivité convaincante, nous faisant suivre les péripéties métaphoriques des valets, cavaliers et possibles montreurs d'ours, tout au long d'une fête étrange et cruelle qui parfois forme des
freaks par une insolente association des corps. La présence d'un cheval - qui porte l'Amour sur scène - parachève l'option, partant que l'équidé dési-gne immanquablement les univers susmentionnés, mais aussi la parade des pouvoirs, sujet principal de l'ouvrage, sans qu'il suffise à traiter vérita-blement son indiscutable dimension politique. Outre de faire l'impasse sur cet aspect des Boréades, Laffargue n'a pas su développer ses choix pour les faire vivre avec l'argument, de sorte que sa proposition de départ, plutôt intéressante, s'épuise déjà au milieu du second acte. On attend vainement une révélation tout au long d'une représentation qui finalement s'achèvera dans les froufrous d'un joyeux Cancan.

Comme à Paris et comme à Lyon, les chanteurs ne se sont pas mis d'accord quant aux préoccupations de style, et la direction musicale sem-ble ne s'y être guère intéressée. Une nouvelle fois, le résultat est choquant : Sémire, Borilée et Alphise affirment un franc bel canto, Adamas, Calisis et Abaris tentent la déclamation, tandis que la Nymphe et Borée s'évertuent à réconcilier les deux partis. La négligence d' Emmanuelle Haïm sur ce point n'a d'égal que l'imprécision et la platitude de son interprétation, conduisant un Concert d'Astrée vertigineusement approximatif dans une symphonie absurde qui va son cours tant bien que mal.

Enfin, la distribution vocale surprend à plus d'un titre.
Eric Laporte - Calisis - vaillant Dardanus l'an dernier - Opéra de Bonn - accuse des faiblesses décuplées ; si l'ornementation est joliment naturelle et la diction satisfaisante, la justesse est largement aléatoire dès le haut-médium. Son rival Borilée bénéficie de la présence insupportablement vul-gaire de Nicolas Cavallier ; on ne comprend pas bien pourquoi cet artiste, qu'on a pu maintes fois apprécier, se fourvoie dans un chant à l'emporte-pièce. Anne Lise Sollied campe une Alphise relativement mièvre qui ouvre plutôt bien l'exécution mais qui s'avérera sans nuance jusqu'à la fin ; le legato est indiscutablement fort bien mené, mais vient tellement lisser l'ex-pression qu'on ne s'intéresse guère au sort de la reine. Delphine Gillot est plus convaincante en Sémire, avec un timbre net, une intonation fiable et une irréprochable diction. De même saluerons-nous le Borée de Andrew Foster Williams, sonore, intelligible et efficace, et la Nymphe de Kimy McLaren dont la couleur vocale renferme des richesses qu'on souhaite pouvoir découvrir bientôt. C'est une nouvelle fois Paul Agnew qui interprète Abaris, un rôle qui lui va comme un gant et qu'il sert d'un art subtil auquel
on ne saurait être indifférent, même si le ténor n'est pas ce soir dans une forme exceptionnelle. Enfin, on retrouve Thomas Dolié, le Borilée de Lyon, en Adamas : un rien précautionneux lors de sa première intervention, jus-qu'à laisser supposer une curieuse inégalité de l'impact vocal, le baryton laisse s'épanouir par la suite le cuivre de son timbre, composant un personnage qui n'a rien de rassurant.

Bertrand Bolognesi