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photo eric mahoudeau / 066
043 8032
"Les
Boréades", Opéra de Jean-Philippe Rameau Opéra
Garnier, Paris 6 avril 2003
| Alphise
est reine, et doit épouser un descendant de Borée, le Dieu des Vents.
Elle aime Abaris, un jeune homme qui lui même ignore sa naissance, et protégé
par la bienveillance du prêtre Adamas. Calisis et Borilée, deux Boréades,
se disputent ses faveurs, et surtout son trône, et lui offrent des
divertissements parfois suggestifs pour tenter de la charmer. Mais c'est d'Abaris
qu'elle veut être l'amante. Seule solution : elle abdique, laisse son
règne à d'autres, pour s'adonner librement à ses amours.
Borée et ses rejetons ne l'entendent pas ainsi. La tempête fait rage,
le peuple a peur, et bientôt souffre. Le Dieu furieux impose un choix terrible
à la jeune femme : la couronne et l'union avec l'un des deux prétendants,
ou la condition d'esclave avec Abaris. La condition d'esclave, cela veut dire
la soumission à n'importe quels outrages de la part des plus grands. De
fait, Calisis et Borilée, dès qu'elle opte pour cette voie, sont
sur le point de la violer, peut-être plus de colère que de désir.
L'amant, lui, d'abord abattu par l'adversité, reprend confiance et courage
grâce aux invectives du prêtre. Alphise lui a remis un trait,
une flèche dorée détentrice d'un certain pouvoir. Avec elle,
il décide de la rejoindre et de combattre la colère de Borée.
Son courage sera récompensé : frappés par ce trait magique,
le furieux et ses descendants s'effondrent . Apollon apparaît et vient tout
expliquer. Le jeune inconnu est un fils qu'il eût d'une belle nymphe elle-même
fille de Borée. Après la mise à l'épreuve de son courage
et de sa détermination, en quelques sortes son initiation, tout s'arrange,
puisque étant Boréade, Abaris peut régner avec Alphise sur
la Bactriane. Voilà pour l'histoire. L'oeuvre commandée
à Rameau à son crépuscule par l'Académie Royale
de Musique ne sera pas créée. Il est convenu de considérer
la mort du compositeur comme responsable de ce manquement. Il n'en est rien :
il suffit d'avoir raconté cette histoire pour comprendre que le pouvoir
régnant n'avait que faire d'un ouvrage subversif. Les Boréades
est donc mis de côté pour deux longs siècles, et c'est pour
finir le Festival d'Aix en Provence qui en présentera la création
scénique intégrale en 1982. Il entre aujourd'hui au répertoire
de l'Opéra National de Paris. Les maîtres d'uvre
de cette belle initiative sont Robert Carsen pour la scène et William
Christie en fosse. Ce dernier présente une interprétation nuancée,
qui va bon train, d'une grande subtilité expressive. Cependant, le
travail des chanteurs a pu poser quelques problèmes. Deux styles se côtoient
malencontreusement dans cette production : une décla-mation tout à
fait française, sans vibrer le son, droite, pour certains, en accord avec
cette musique, et pour d'autres les excès dramaticolyriques d'un
bel canto hors sujet. Il aurait été bienvenu de se mettre
d'accord
Notre goût pencherait plus facilement pour une unité
de style à la Française, mais quand bien même l'on
aurait préféré chanter l'ouvrage, justifiant peut-
être la démarche par le temps et l'histoire de l'art lyrique depuisle
XVIII° siècle, qu'au moins ce fût totalement belcantiste.
L'entre-deux rencontré ici est déséquilibrant, dessert l'uvre
autant que les interprètes auprès du public. Chacun a brillé
de ses qualités et habitudes, ce qui déjà n'est pas si
mal. Un grand bravo à Paul Agnew qui donnait un très touchant
Abaris dans une vraie intimité avec le texte. Les Boréades
à Garnier, c'est surtout un très beau spectacle, construit par une
mise en scène intelligente portant une vraie réflexion sur le miroir
baroque, jusqu'à soulever la question des motivations souterraines de l'engouement
de notre époque pour cette esthétique précisément,
triturant avec une irrévérence discrète, comprise dans l'uvre
elle-même qui développe une acerbe critique de son siècle,
le narcissisme et la néces-saire fausse justification de nos assises politiques
et de ses jeux de pouvoir. Le ballet s'y trouve alors judicieusement intégré,
avec la complicité du chorégraphe Edouard Lock, ne faisant
plus figure de divertissement gratuit et complaisant, mais devenant presque sous-texte
au déroulement de l'action. La démarche repose sur une direction
d'acteur précise, réfléchie et d'une grande justesse.
Bref, un Carsen des grands jours. Bertrand
Bolognesi |