joel prieto © hervé bellamy
"les aveugles"
opéra de xavier dayer
Festival de Saint Denis
Théâtre Gérard Philippe
20 juin 2006
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Créé à Paris en 1891, Les Aveugles
de Maurice Maeterlinck, dédié à Charles Van
Lerberghe, remportait alors un succès relatif que le temps
ne confirmerait pas. Il faudrait attendre plusieurs décennies
avant qu'une nou-velle génération de metteurs en scène
se penche à nouveau sur elle. Depuis les années quatre-vingt,
elle retrouve les planches, inspirant au-jourd'hui les musiciens.
Tandis qu'il n'y a pas si longtemps Beat Furrer signait Die Blinden,
Xavier Dayer (né en 1972) en livrait ses jours-ci
sa vision, précisant le rôle du chant dans son opéra
comme "un mantra que l'on se répète dans le
silence et le noir de la nuit
[lorsque]
nous tentons
de lutter contre l'angoisse".
Lentement, douze chanteurs, tout de blanc vêtus, entrent
en scène, les femmes d'un côté, les hommes de
l'autre. Pour les accueillir, la scéno-graphie de Gérard
Didier a imaginé une forme de feuille bleuâtre
et dorée, révélée par les lumières
de Dominique Bruguière, sorte de barque où
siègent quelques tabourets bas, conduite par une maigre silhouette
raide
et grise, assise en contrebas, côté jardin. Ils y prennent
place pour attendre le retour du prêtre qui les guide, parti
chercher du pain et de l'eau. Le départ violent de la musique,
conçue pour une formation chambriste, scelle l'arri-vée
de l'impatience. Les uns s'étaient assoupis, les autres veillaient
; la plupart connaissent une cécité absolue, celle-ci
y voit un peu, mais elle est folle, un autre distingue un peu de
lumière. Ils ont quittés l'hospice pour une promenade
dans l'île, mais sont incapables d'y retourner par eux-mêmes.
Le livret du compositeur reste très proche du texte de Maeterlinck,
de même que la vocalité choisie lui vient du parler,
assez naturellement ; une facture plus complexe est réservée
aux ensembles féminins.
Dans le cadre du nouveau programme pédagogique (mise en
place l'an dernier) de l'Atelier Lyrique de l'Opéra national
de Paris, les rôles ont été confiés
à de jeunes artistes y perfectionnant leur formation. La
représenta-tion témoigne d'un fort beau travail de
préparation où la diction ne passe jamais à
la trappe, et l'on apprécie l'équilibre des timbres
et de leur impact. Plus particulièrement, on aura remarqué
l'inquiétante incarnation de l'Aveu-gle folle à laquelle
peu de chant est accordé, mais pour sa grande présen-ce
scénique - Diana Axentii -, l'attachante Jeune aveugle
(identifiant l'as-phodèle comme fleur des morts) d' Elisa
Cenni, la santé du Premier aveugle-né d' Ugo
Rabec, fort efficace et la claire gracilité du chant
de Joel Prieto en Sixième aveugle.
Au fil des quatre-vingt minutes que dure le spectacle, la feuille-plateau
se percevra plus précisément comme la barque de Charon,
le dispositif soulignant le texte que la direction d'acteurs attentive
de Marc Paquien sert avantageusement. Le temps passe, la
nuit tombe peut-être, peut-être le jour se lève-t-il
; l'on vit l'attente, la tempête, la course des feuilles mortes
sous
le joug du vent, le retour du bon chien, allant retrouver son maître
mort
à quelques pas de ses ouailles. Les religieuses de l'hospice
ne sortent jamais, les gardiens du phare ne quittent pas leur tour,
personne ne vien-dra plus et le seul voyant est un nourrisson encore
muet qui ne saurait marcher ; la feuille vogue alors sans pitié
vers l'autre monde, la battue de Guillaume Tourniaire à
la tête de l'ensemble Cairn soutenant les derniers
instants d'un peuple condamné.
Bertrand Bolognesi |