Kobie van Rensburg / Creonte © Marc Ginot

"Antigona", opéra de tommaso traetta

Festival des Régions
Production de l'Opéra National de Montpellier
Théâtre du Châtelet, Paris
22 juin 2004

 

 

 

 

 

Grégoire & Sébastien Camuset / Etéocle & Polynice © Marc Ginot

La musique de Tommaso Traetta est aujourd'hui quasiment oubliée.
Le compositeur italien, né près de Bari en 1727, connut cependant une carrière prestigieuse. Elève de Durante et de Porpora à Naples, il devien-drait en 1758 maître de chapelle à la cour du Duc de Parme, poste qu'il occupe pendant sept ans, et dans le cadre duquel il tente une réforme de l'opéra, en revisitant les livrets des tragédies lyriques françaises. Si son Farnace qu'il écrit à vingt-quatre ans reste encore respectueux des conven-tions du genre, Ippolito ed Aricia (1759) - que Montpellier présentait il y a trois ans - illustre déjà les préoccupations formelles et structurelles du musicien. En 1761, il présente Armida à Vienne, ouvrage encore plus engagé dans ce projet. Deux ans plus tard, c'est encore Vienne qui joue
son Ifigenia in Tauride avec succès. Après avoir été directeur du Conser-vatorio dell'Ospedaletto de Venise, Traetta fréquente la cour de Catherine II, de 1768 à 1775. C'est la tsarine qui lui commande Antigona, créé à Saint-Pétersbourg en novembre 1772. Pour honorer la souveraine, les librettiste et compositeur ménagerons un gentil happy end à la tragédie grecque : Créon est soudain frappé de stupeur devant sa propre rigueur et, prenant conscience que la gloire ne doit pas être plus longtemps confondue avec
la cruauté, pardonne à son fils et à la rebelle.

Christophe Rousset nous rendait cette œuvre novatrice à plus d'un
titre, dans une lecture plutôt tonique, accusant toutefois le défaut de cette qualité, à savoir une inclination à un marcato omniprésent qui masque assez systématiquement la teneur mélodique de la partition. On apprécia une nouvelle fois un art de la nuance indéniable, se gardant sagement de s'engager dans des contrastes trop violents, et une véritable intelligence dramatique. Les Talens Lyriques offrirent des solos élégamment réalisés.

C'est dans un univers d'abstraction graphique que la production très formelle de l'Opéra National de Montpellier évoluait. Eric Vigner, à qui était confié la mise en scène, fit une nouvelle fois appel à M/M (Michaël Amzalag et Mathias Augustyniak) pour le décor et à Paul Quenson pour les costu-mes. Le public du Théâtre du Châtelet a réservé un accueil extrêmement vivant à leur travail, puisqu'à l'apparition de ces maîtres d'œuvre sur scène lors des saluts, il se déchaîna copieusement en sifflets, huées et quolibets qui ne nécessitaient aucun surtitre...

Le plateau vocal demeurait assez inégal. Le bébé de Madame Bayo ayant souhaité découvrir les joies de ce monde en avant-première, Raffaella Milanesi chantait ce soir le rôle titre. Le timbre est charmant, la ligne de chant raffinée, la vocalise semble facile, mais toutes ces bonnes choses - qu'on ne goûte que lorsque la soprano émet depuis l'avant-scène - restent excessivement confidentielles. Marina Comparato était une Ismène plus convaincante, et Laura Polverelli campait un Emone magnifiquement projeté, bénéficiant d'une diction exemplaire et d'un timbre attachant.
Le jeune ténor américain John McVeigh brillait d'un timbre clair, connais-sant néanmoins quelques d'aigus dans les airs, alors que ses récitatifs
ont toujours été mordants et efficaces. Enfin, Kobie van Rensburg fut un immense Creonte : si les graves sont parfois disgracieusement sur-nasalisés, la voix est généreusement présente, le chant toujours nuancé
et expressif ; il n'est qu'à citer sa grande lamentation du troisième acte, sans doute le seul moment d'émotion de cette soirée. En avance sur son temps, cette Antigona convoque régulièrement un chœur fort intéressant : on félicitera Les Eléments et Joël Suhubiette qui ont su donner toute sa mesure à cet aspect important de l'ouvrage.

Bertrand Bolognesi