© marc vanappelghem

"Le Téléphone" & "Amelia al ballo"
opéras de Gian Carlo Menotti


Opéra-Comique, Paris
4 avril 2007

Le téléphone portable a envahi notre quotidien, mettant à mal les
quelques moments que l'espace collectif offrait encore à la lecture, à la pensée ou simplement au silence. Pour qui ne supporte plus d'entendre
la sonnerie James Bond de son collègue de bureau, les bavardages autour des couches de Bébé dans le Marseille-Toulon ou ceux sur le CAC 40 à la périphérie d'un tête-à-tête amoureux au restaurant, Le Téléphone de Gian Carlo Menotti semblera d'une étonnante modernité. Mettant en scène l'addiction téléphonique d'une jeune coquette telle qu'on peut en croiser aujourd'hui, cet opéra-bouffe en un acte fête pourtant le soixantième anni-versaire de sa création au Heckscher Theatre de New York (18 février 1947). Si l'idée de faire quasiment un meuble de cet outil est assez limitée esthé- tiquement, elle symbolise à souhait la place qu'il prend dans la vie de l'héroïne. Le pauvre amoureux n'a plus qu'à tourner en rond, n'étant plus le centre d'intérêt de son aimée. Au final - l'ouvrage portant comme sous-titre l'amour à trois -, c'est par l'entremise du monstre à deux têtes que Ben de-mandera à Lucy de bien vouloir l'épouser... Katia Velletaz est à l'aise dans son rôle de femme angoissée par la solitude, mais pèche par un manque d'égalité sur toute la tessiture. Benoît Capt est plus sonore, tout en jouis-sant d'une diction excellente dans cette version française du livret écrit
par Menotti.

A ce divertissement un peu léger succède un autre opéra bouffe,
autrement plus intéressant, créé le 1er avril 1937. Au départ, pourtant, la nouvelle héroïne en piste est le même genre de bourgeoise égoïste, qui sacrifie son mari et son amant à son envie de paraître au premier bal de la saison. Mais cette fable amorale a de nombreux atouts. Sur le plan théâtral, l'ouvrage caricature gentiment le vaudeville (européen), si en vogue au début du XXe siècle ; le rythme y est donc plus trépidant, la critique sociale sous-jacente, la surprise bienvenue - le metteur en scène Eric Vigié s'offre le luxe d'habiller l'amant en Tintin ! Sur le plan musical, le rénovateur du genre lyrique outre-Atlantique offre de beaux moments de nervosité et de sensualité, loin de décoller l'étiquette d'un Menotti continuateur de Puccini - la prière romancée d'Amelia, qui résume toute l'injustice faite aux femmes, pastiche le célèbre Vissi d'arte. L'excellent Bruno Ferrandis s'en sort im-peccablement dans sa direction de l' Ensemble Orchestral de Paris.

Pour la seconde année consécutive, après Rita [lire notre chronique du
18 novembre 2005], La Canterina et Der Schauspieldirektor - et -, l'Opéra
de Lausanne offre la possibilité à de jeunes chanteurs de participer plei-nement à la saison en cours. Saluons une fois de plus cette initiative, même si elle induit le revers de la médaille. Par exemple, on aura trouvé éraillé le timbre de Davide Cicchetti (l'amant Bubi), assez faible l'émis-
sion de Graziela Valceva Fierro (l'amie) et peu nuancé, quoique sonore, Marc Mazuir (le mari). Il faut dire que Brigitte Hool, à peine sortie d'un
très sérieux Teseo [lire notre chronique du 20 mars], éclipse facilement
ses partenaires en défendant idéalement cette fantaisie ; sa sensualité
et son charisme évidents, sa voix souple au timbre délicatement coloré
- on n'oubliera pas son lent crescendo-descrescendo sur Un'ombra -
lui assurent l'adhésion complète d'un public enchanté.

Laurent Bergnach