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"Alcina",
opéra de Georg Friedrich Händel Opéra
Garnier, Paris 13 mai 2004
| L'Alcina
de Händel, proposée en 1999, est donc reprise ce soir à
l'Opéra Garnier, avec une affiche particulièrement prometteuse.
On se souvient de cette production, excellente du point de vue musical, mais très
controversée, à l'époque. En effet, le metteur en scène
Robert Carsen n'avait pas craint de choquer son public en laissant découvrir,
à plusieurs reprises, un nombre important de figurants complètements
nus, ne laissant rien ignorer de leur anatomie
Ces personnages, en smoking
débraillé ou en nudité totale, étaient censés
représenter les amants de la magicienne Alcina qui les avait changés
en animaux, après les avoir séduits. Ils constituent son harem et
sa garde rapprochée, vers lesquels elle revient sans cesse. Provocation
inutile ou non, il n'en demeure pas moins que la vision de Carsen reste passionnante.
Prisonniers du carcan que constituent d'im-menses murs blancs, les protagonistes,
en tenue de soirée, errent dans une demeure bourgeoise complètement
vide de mobilier, sauf quand l'action le réclame. Le contraste est saisissant
quand Alcina apparaît : les murs coulissent et laissent deviner un parc
aux somptueuses forêts d'été. C'est au même système
de murs coulissants que Carsen fait appel pour les fantasmes de Ruggiero. Les
chanteurs ne sont pas livrés à eux-mêmes : tragiques ou facétieux,
ils obéissent à l'action. Le metteur en scène canadien n'est
jamais à court de trouvailles pour illustrer les nom-breux airs fameux
que compte la partition de Händel. En 1999, il disposait, de plus, d'un plateau
de rêves : Renée Fleming en Alcina, Susan Graham en Ruggiero
et Nathalie Dessay pour Morgana, avec Les Arts Florissants, pour les accompagner,
témoin, l'enregistrement de référence réalisé
par Erato, pendant ces représentations. La reprise de 2004 nous
propose Luba Organasova en Alcina. Autant le dire, c'est elle qui nous
pose problèmes. S'il n' y a rien à redire sur son chant et sa justesse,
il en va autrement de son incarnation du rôle-titre. La soprano slovaque
s'ennuie, n'a rien à dire et traverse, impavide, ses appartements, au milieu
de son harem hagard. Le somptueux Ombre pallide, air dramatique tant attendu
où Alcina comprend qu'elle est trahie, est exécuté avec
une totale indifférence et sans passion. De plus, le tempo choisi est vraiment
trop rapide, comme si elle voulait s'en débarrasser au plus vite
Heureusement,
le reste de la distribution est exceptionnel. Tous les chanteurs, y compris les
seconds rôles, chantent aussi bien qu'ils jouent. En tête, Vesselina
Kassarova nous propose un Ruggiero idéal : timbre de bronze et de velours
aux graves naturels incroyables, vocalisant à la per-fection, elle porte
un somptueux smoking qui la rend androgyne en diable. Vivica Genaux, jeune
espoir américain, remarquée dans la Rosine du Barbier à
Bastille et dans la Cenerentola du Théâtre des Champs-Elysées,
ne déçoit pas en Bradamante. La voix, certes plus petite que celle
de sa consoeur bulgare, a un fruité et un mordant inoubliables qu'elle
sait mettre en valeur par un jeu charmeur et passionné. La grande
triomphatrice de la soirée reste Patrizia Ciofi. La soprano
italienne, adulée du public parisien, a pourtant la lourde tâche
de remplacer Dessay, exemplaire et truculente en Morgana. Soubrette en minijupe
très sexy, elle nous livre une performance vocale d'une pyrotechnie extraordinaire.
Son air virtuose Tornami a vagheggiar lui a valu un triomphe bien mérité.
Toby Spence est un bien séduisant Oronte que Ciofi-Morgana, cousine
avant l'heure de Zerline, sait enjôler dans leur scène de l'Acte
III. Quant à Luca Pisaroni en Melisso, la beauté de son timbre
et l'élégance de son jeu nous promettent une basse exceptionnelle
pour demain. Pas d'Oberto pour cette reprise, le chef John Nelson
s'étant référé à la partition originale de
1735 qui ne mettait pas en scène le jeune chevalier soupirant d'Alcina.
Honnêtement défendue par un Ensemble Orchestral de Paris au
meilleur de sa forme, son Alcina apparaît cependant trop sage et
bien désuète, en contraste avec le style des chanteurs, tous rompus
aux habitudes baroques. Le choix du chef relance la problématique de l'utilisa-tion
des instruments modernes pour l'interprétation des opéras de Händel.
Il tente d'assimiler les avancées de ses collègues baroqueux,
en adjoi-gnant un luth et une basse continue d'époque et en laissant les
chanteurs ornementer leurs airs. En revanche, l'utilisation de deux clarinettes,
instru-ments mis au point plus de vingt ans après la mort de Händel
reste une aberration. Comparé à ses collègues des Arts Florissants,
l'Ensemble Orchestral a bien du mal à s'imposer à un public habitué,
à présent, à des interprétations nettement baroques
de ces partitions et aux sonorités voluptueuses des instruments anciens. Michel
Slama |