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©Johan
Jacobs
"Alceste", opéra
de Christoph Willibald Gluck Théâtre Royal de
La Monnaie, Bruxelles 21 janvier 2004
| Mercredi 21 était
le jour de la première, les représentations étant
prévues du 23 janvier au 10 février, tous les deux jours. Comme
à l'accoutumée, la première se déroule dans
une ambiance peu guindée, notamment dans la fosse à orchestre
et surtout chez les spectateurs, mais la pression sur les artistes n'en est pas
moins forte en présence d'un public disparate qui comprend amis musiciens
et collègues de travail, journalistes et critiques musicaux.L'opéra
Alceste, une tragédie de l'Allemand Christoph Willibald Gluck
d'abord écrite en italien, en 1767, puis entièrement traduite et
remaniée en français en 1776 lors du séjour du compositeur
à Paris, est considéré comme une petite révolution
dans l'histoire de l'opéra classique : il a été écrit
comme un manifeste contre les ornements et les surcharges de l'opéra italien
ancienne manière, où le texte était perçu comme un
bavardage sur lequel la musique primait. Ce n'est pourtant pas l'opéra
de Gluck le plus renommé. Déjà avec Orfeo,
créé cinq ans auparavant et également traduit en français,
Gluck ouvrait une brèche dans l'approche de l'opéra qui lui paraissait
alors le plus souvent ennuyeux et stérile. Avec Alceste, Gluck prétendait
raccorder livret et musique dans la simplicité, la vérité
et le naturel - et faire de la musique au service de la poésie. Il en est
ressorti une uvre en trois actes dont la trame est particulièrement
dépouillée et l'émotion primordiale. Rappelons l'histoire
en quelques mots : la reine Alceste livre sa vie pour sauver la vie du roi Admète,
mourant, et rendre sérénité et bonheur au royaume ; mais
le roi, guéri, refuse ce sacrifice et implore aux dieux de le ramener à
la mort pour sauver sa bien-aimée ; sur le chemin des Enfers, emprunté
par les deux époux, le héros Hercule intervient pour contrecarrer
le sort qui leur est imposé ; Apollon intervient finalement pour honorer
la bravoure d'Hercule et rendre les souverains à la vie où ils donneront
l'exemple de l'Amour. Une caractéristique de cette uvre est
la place occupée par l'héroïne : présente de bout en
bout, les changements d'humeur d'Alceste ponctuent le cours de l'histoire.
L'artiste qui l'incarne doit chanter de très nombreux airs seuls ou
en duos (plus un trio à la fin) pendant plus de deux heures de spectacle.
Les dialogues sont peu nombreux, les récitatifs quasi-inexistants. La
mise en scène et la scénographie retenues à Bruxelles sont
celles de Bob Wilson, dans la création présentée
au Théâtre du Châtelet à Paris en 1999 qui a rencontré
un vif succès. Cette adaptation s'inspire essentie-llement du livret français
sans tenir compte de la première version italienne. Dans un décor
épuré et angulaire, traversé de lignes verticales et horizon-tales,
avec pour seul repère familier une immense statue du dieu Apollon, les
artistes drapés se meuvent dans des positions statiques qui ne sont pas
sans rappeler les peintures et statues égyptiennes, sans jamais se toucher
(à l'exception de deux enfants). Le peuple est régulièrement
figuré par une dizaine de jeunes femmes dont la chorégraphie est
saccadée dans une succession de poses, corps tendu. Un cube plus ou
moins gros se meut dans l'espace pour figurer le temps et le destin. La
direction musicale est confiée au claveciniste et chef d'orchestre anglais
Ivor Bolton, et le chef des churs, Renato Balsadonna, est
celui attitré au Théâtre de la Monnaie. Si la musique de Gluck,
de facture très classique et de composition assez sévère,
ne nous a pas grandement enthousiasmés (il est intéressant de noter
les nombreux passages confiés aux vents), l'interprétation de l'orchestre
et du chur conduits par Ivor Bolton nous a paru apporter tout l'allant nécessaire
à la conduite du récit. La mise en scène est impressionnante,
mais elle pousse le dénuement à l'extrême, si bien que
la musique et l'interprétation occupent une grande place au détriment
du jeu d'acteurs, réduit à sa plus simple expression. De ce
point de vue, la performance de la mezzo-soprano américaine Katarina
Karnéus (d'origine suédoise) est d'autant plus remarquable.
Outre une élocution impeccable qui confère au texte un intérêt
évident, la chanteuse, habituée à chanter Gluck, habite
son personnage avec beaucoup de conviction, animée d'un sens théâtral
essentiel à ce rôle. La voix est en outre conduite avec intelligence,
sans excès, mais avec les inflexions qui reflètent bien les tourments
de l'âme. Emaillée de beaux aigus cristallins, on peut seulement
regretter que l'émission manque d'ampleur, en particulier dans le registre
bas. Le ténor américain Kurt Streit, dont le beau timbre
de voix a déjà accom-pagné nombre d'artistes de haute-volée,
notamment dans les opéras de Mozart, nous a néanmoins paru moins
impliqué dans son rôle d'Admète. Il est vrai que son élocution
n'est pas vraiment convaincante, chaque syllabe du texte français étant
projetée sans grande nuance. C'est plutôt une impression d'effort
vocal qui a dominé sa prestation dans cette première. Très
applaudi outre-Manche, le baryton-basse anglais David Wilson-Johnson, qui
incarne le Grand-Prêtre chargé de consulter et répandre l'oracle
d'Apollon, a quelque peu déçu : malgré un jeu convaincant,
la voix était animée d'un vibrato excessif qui a sans conteste
entraîné des problèmes de justesse. Par ailleurs, le rôle
d'Evandre, ami du roi, est confié à l'Anglais James Gilchrist.
Bien que le rôle soit peu important (il n'intervient que deux petites fois
dans toute la pièce), le ténor l'incarne avec une présence
vocale tout à fait bienvenue grâce à une voix très
ample et naturelle. Cecil Ameil |