| "aida",
opéra de giuseppe verdi Halle aux grains, Toulouse (Saison
Hors les Murs du Théâtre du Capitole) 21 février
2004 | L'Egypte
en ce monde où tout change, Trône sur l'immobilité Théophile
Gautier, Emaux et camées Véritable fascination qui
émane de cette ancienne Egypte sublime et triom-phante. Celle-même
qui méduse aussi sans doute Pet Halmen, metteur en scène
de l'opéra de Verdi, profitant d'un engouement verdien sans équivoque
des saisons dans les maisons du sud (puisque l'on put voir de façon rapprochée
Falstaff à Bordeaux et Un ballo in maschera à Montpel-lier).
Mais il est question ici d'un Orient, aux contours redécouverts par la
tumultueuse Europe artistique du XIXème, en quête de voyages et de
couleurs nouvelles. C'est à l'occasion du percement du canal de
Suez que Verdi est invité à écrire la partition d'Aida
(1871) afin d'inaugurer l'opéra du Caire. Pet Halmen décide de se
souvenir de la circonstance : fidèle au livret, l'ensemble naît au
musée Egyptien du Caire et l'incontestable auditeur de l'opéra de
ce soir n'est autre que Verdi (un vieux monsieur pénètre le lieu,
partitions à la main) qui s'expose vivant à sa création et
va assister, le temps de la représentation, à son rêve en
construction. Dans cette double perspective qu'est celle du compositeur-spectateur,
(le jeu du qui fait quoi) l'opéra semble tirer richesse d'un anachronisme
capable de renouveler en présence un ici et maintenant qui a bel
et bien son mot à dire. Ainsi, de ce baptême miraculeux de tous
les temps (antiquité pharaonique, époque romantique et contemporaine)
surgit le mariage des eaux enfantant un espace vierge et fertile, irradiant de
bleu. Aussi, les yeux se noient-ils dans le lapis-lazuli d'une pièce
où colonnes transies, glaives sous verre, statuettes nègres et idoles
pétrifiées s'offrent silencieux au visiteur introduit dans l'univers
figé du musée. L'auditeur, en revanche, est un archéologue
chanceux qui se libèrera de l'inertie, puisque de ce cabinet de curiosités
affleure une Egypte qui, au rythme des harmonies du discret prélude, lève
son voile et entame sa propre vie. Et si le premier assaut mélodique prononce
une mort brutale, celle de l'aveugle Radamès, c'est que cette mort, dans
laquelle il recouvre la vue, assure résurrection et pérennité
aux momies ainsi exhumées de leur silence. Et puisque rien ne se perd,
tout se transforme, la musique devient une puissante alchimie qui, en
délivrant la vue de son immobilité, la fait pierre philosophale,
métamorphosant l'or égyptien en astres mystérieux et le bleu
en un fécond paradis des dieux. Sous le signe de la tragédie
s'amorce alors la passion amoureuse pour Radamès, chef des troupes du roi
Ramphis, que se déchirent Aida, l'esclave éthiopienne et sa maîtresse
Amneris, fille du roi d'Egypte. Dans cette rivalité autour du même
homme, s'il est question d'amour, de pouvoir et de patrie, jamais les convictions
ne cèderont au coup du destin. L'évi-dence de l'amour saura persuader
les amants vainqueurs de leur passion que les évènements
promettent pourtant de contrarier. Radamès préfèrera se voir
mort dans l'amour qu'aveugle dans la trahison. Aida, l'élue de son cur,
contient quant à elle une ambiguïté qui vacille entre faiblesse
et perfidie. Se refusant dans un premier temps au déshonneur de sa patrie,
elle sacrifie de fait son propre amour dont elle ira jusqu'à trahir l'authen-ticité.
Elle mènera sa guerre jusqu'au tombeau, où, dans une ultime prise
de décision, elle rejoindra Radamès pour l'éternité.
Abandonnée, Amneris verra son rêve s'évanouir. Le parti
pris de ce soir met à l'honneur l'épreuve du corps humain dans la
musique, sur le modèle d'un lyrisme qui accompagne avec précision
les drames et les émotions vécus. Les corps, souvent dénudés
sinon peints, en quelques sortes statufiés, se libèrent à
mesure que s'exprime, dans sa totalité, l'humanité d'un hors
temps amoureux. Dolora Zajick, d'une superbe voix, a su exprimer
un inquiétant motif jaloux dans le rôle d'Amneris, rusée et
passionnée. L'exaltation résignée et sensuelle par laquelle
elle finit est de toute beauté. Et dans le dramatique duo du second acte,
à la juste gravité d'Amneris, Aida, interprétée par
Michèle Capalbo, n'a su véritablement calmer l'écho
avec les modulations imprécises et fragiles qu'implique son thème.
Sa prestation a manqué parfois de fragilité. En revanche, Piero
Giuliacci a mené l'action avec l'hu- manité d'un Radamès
faible, jouant avec la tension nécessaire d'un rôle au lyrisme
généreux et authentique. Giorgio Giuseppini campe un Ramphis
déterminé, puissant et vaillant, imposant un timbre large et une
ligne vocale noble et altière. Par une rigoureuse prestation il parfaitement
incarné le solide appareil d'état pharaonique. Avec brio,
Maurizio Benini conduit l'orchestre en jouant avec aisance de contrastes
étonnants, vivifiant une partition qui alterne gammes sensuelles et hymnes
spectaculaires pour donner toute sa force expressive à Aida. Tel
un rêve est apparu, sous nos yeux, un voyage d'Orient hors du commun où
la force du cur et du corps s'est trouvée mêlée à
la jalousie dans des harmonies irisées. En peintre, Verdi décline
les parfums délicats d'un Orient riche de fatales passions ; en auditeur
sensible, Pet Halmen dote l'Egypte d'un corps musical triomphant d'humanité.
Delphine Roullier |