"En attendant le
vote des bêtes sauvages",
musique d'Alain Huteau
Théâtre Silvia Monfort, Paris
29 février 2008
|
Natif de Côte d'Ivoire, Ahmadou Kourouma (1927-2003) fait
une entrée remarquée en littérature en 1970,
avec Les soleils des indépendances. Contrairement
à la plupart de ses aînés qui dénoncent
seulement l'es-
clavage et le colonialisme subis avant l'indépendance, lui
s'attaque aux nouveaux régimes dictatoriaux qui remplacent
le pouvoir européen. Il en parle d'ailleurs en connaissance
de cause, puisqu'il doit affronter la prison sous Félix Houphouët-Boigny
(président de 1960 à 1993, qui l'accuse d'être
un comploteur et un fétichiste), puis l'exil dans différents
pays (en Algérie de 1964 à 1969, au Cameroun de 1974
à 1984 puis au Togo de 1984 à 1994) avant de revenir
dans un pays natal où éclate une guerre civile en
2002. Liée à celle d'un continent, son existence semble
une quête d'autonomie
et de stabilité, comme il le suggère, l'année
de sa disparition, au magazine Afrology : "Il y a un siècle,
nous étions tous en esclavage. Au temps de mon enfance, c'étaient
les travaux forcés, dans les plantations, sur les routes...
Plus tard, en tant qu'appelé, je me suis retrouvé
dans un régiment chargé
de réprimer les mouvements de révolte contre l'oppression
coloniale. J'ai refusé de participer à cette répression
et me suis alors retrouvé plongé
dans la guerre d'Indochine, où j'ai vu des atrocités.
Puis il y a les décennies de régime à parti
unique. Et maintenant, nous sommes à peu près libres".
Parmi différents ouvrages - la pièce Tougnatigui,
Le Diseur de vérité (1974), devenue trop populaire
par sa diffusion radiophonique et que l'Ambassade de France fait
interdire ; Monnè, outrages et défis (1990)
retraçant un siècle d'histoire coloniale ; Allah
n'est pas obligé (2000) sur le destin d'un enfant soldat,
etc. -, Sugeeta Fribourg a choisi d'adapter En attendant
le vote des bêtes sauvages (1994). Largement inspirée
par le parcours du Togolais Gnassingbé Eyadéma, cette
saga entre le conte et la chronique retrace l'histoire de Koyaga
- Pol M'Belel -, fils de la magicienne Nadjouma et de Tchao,
lutteur réputé qu'on retrouve à Verdun puis
au Vietnam. Griot de la confrérie des chasseurs, Bingo -
Damien Bigourdan -, dépeint une montée au pouvoir
despotique, tandis que le répondeur Tiécoura - Anne
Le Cou-tour - nuance le tout avec ironie. Personne n'est épargné,
des autochtones enrichis par le commerce des esclaves à De
Gaulle qui offre une indépen-dance de façade sans
décoloniser.
Les quatre comédiens-chanteurs sont entourés par
un chur à l'antique
- Carpe Diem - dont la mission est de vanter des exploits
dignes d'Hercule, de s'indigner des transgressions ou de désigner
la femme possédée.
On s'interroge sur l'apport de ces quinze choristes à un
spectacle au texte
déjà dense, mis en scène sans temps mort. En
définitive, le chant (pas toujours compréhensible)
étouffe le silence et l'émotion, à l'instar
de la musique : frontalière de deux cultures, celle-ci convoque
percussions
à peaux, balafons - Alain Huteau -, calebasse à
eau, violoncelle - Elisa Huteau - et synthétiseur
- Jean-Yves Aizic -, pour un résultat au pire
désagréable (certains alliages aux résonnances
métalliques) et
insipide, au mieux décoratif.
Laurent Bergnach
|