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© sébastien mathé
Trisha Brown Dance Company
Opéra Garnier, Paris
7 janvier 2006
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En 2003, l'Opéra national de Paris invitait la chorégraphe
américaine
Trisha Brown pour un cycle de trois ans qui permit l'entrée
à son répertoire de Glacial Decoy (1979) et
la création de O zlozony. En ce début d'année,
la compagnie revient avec deux programmes, dont une grande partie
est donnée en première française. C'est le
cas de How long does the subject linger on the edge of the volume
,
un ballet convoquant sept solistes,
créé au printemps dernier à l'Arizona State
University de Tempe. Dans l'interactivité investie entre
danseurs, geste chorégraphique, analyse du mouvement et schème
projeté, le projet rejoint les performances de l'épo-que
du Judson Dance Theater. Avec la complicité de Curtis
Bahn, cher-cheur en intelligence artificielle, et de Paul
Kaiser et Shelley Eshkar, artistes multimédias,
Trisha Brown immerge son esthétique dans l'art numérique.
À l'avant-scène, un tulle transparent sert de toile
au graphisme, témoin en trois dimensions du travail des corps
en mouvement et de leur positionnement dans l'espace scénique,
grâce à un complexe relais, de capteurs sensoriels
en caméras infrarouges vers un logiciel livrant les données
à Kaiser et Eshkar. Le dessin qui en résulte, précédant
le mou-vement d'un protagoniste, le suivant, l'achevant, le décomposant
ou l'ac-compagnant, est une sorte de spectre, parfois proche de
l'énergie de
Bacon et de Velicovic, qui, dans son voyage en divers lieux de la
toile,
pose différemment les questions d'écriture du geste
chorégraphique.
Autre création française, Winterreise (2ème
programme), livrée au John Jay College Theater de New York
en 2002, fait partie d'une redécouverte par la chorégraphe
de la musique classique comme élément de travail possible,
celle-ci s'étant par ailleurs entourée des protections
imaginaires de Bach, Bizet, Monteverdi ou Webern. Initiée
dès le début avec le baryton Simon Keenlyside,
la réalisation tient du chef-d'uvre, issant son investigation
en un rite qui révèle l'expressivité débridée
autant que l'improbable rapport au monde du cycle de Schubert, dès
lors plus bouleversant que jamais.
Les deux autres pages du 1er programme ont vu le jour dans le sud
de
la France. À Montpellier était donné en 2002
Geometry of Quiet. Six corps, conçus comme des volumes
à déplacer plutôt qu'ils se déplaceraient
eux-mêmes, évoluent dans un espace délimité
par des draps de soie blanche, confrontant une sorte d'éloge
de la lenteur à L'Orizzonte luminoso di Aton et Canzona
di ringraziamento, deux pièces pour flûte de Salvatore
Sciarrino, interprétées en live par
Mario Caroli. Deux solistes déploient les repères
de la scène, dans le silence, sans théâtraliser
l'action ; une femme fait claquer un drap comme pour mieux fixer,
par cette envolée lyrique inattendue, une relative inertie
psychologique. Et tandis que le musicien s'engage dans la première
partition, les autres danseurs déclinent une gestique empreinte
d'une certaine précaution, proche d'une contemplation active,
qui fonctionne tant avec le jeu sur le souffle qu'avec la toux,
arpèges percussifs du flûtiste. Et lorsque celui-ci
se fait plus volubile avec la seconde uvre, les danseurs engluent
peu à peu leur mouvement en une installation à peine
vibrante. À l'inverse de ces empilements, le sujet de Present
Tense, créé à Cannes en décembre
2003, est bien la tension : celle d'un corps qui saute, d'un corps
que l'on retient ; tension des corps qui s'échangent un corps,
qui réception-nent un corps, ou qui en soutiennent le repos
et l'abandon. La crudité des couleurs des costumes vibre
avec les volumes de la toile de Elisabeth Murray devant laquelle
un joyeux cérémonial d'un minimalisme conceptuel s'accomplit
sur une musique obsessionnelle tendant à l'immobilisme :
soit six pièces extraites des Sonates et interludes pour
piano préparé de John Cage, ici jouées
en fosse par Pedja Muzijevic.
Bertrand Bolognesi
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