|
©
"Le Chat Noir",
spectacle de cabaret
Auditorium d'Orsay, Paris
27 janvier 2005
|
De 1881 à 1897, Le Chat Noir, situé au pied
de la colline de Montmartre, accueillit le Tout-Paris amateur
d'esprit bohême. Dans un quartier déjà
bien fourni en cafés, bals et cirques, son ambiance et son
succès durent beaucoup à la présence de Rodolphe
Salis. Entouré de jeunes talents, ce poète et bonimenteur
fit du lieu un cabaret artistique original, avec diffusion d'une
revue (dix ans d'existence, partagée entre naturalisme, symbolisme
et fumisterie), promotion de la chanson vivante et théâtre
d'ombres. Dans
la salle du deuxième étage - ancien atelier du peintre
Stevens -, Henri Rivière créa plus de quarante-cinq
pièces, en manipulant des décors et
des silhouettes en zinc derrière un écran éclairé
par une lanterne. Les musiques de Charles de Sivry, Albert
Tinchant et Georges Fragerolle accompagnaient ces ombres
que le public voyait dans la salle. Le 28 décembre 1895,
la première séance de cinéma lancerait une
autre
forme de divertissement populaire.
Bourgeois, passez votre chemin ! De la forêt de Saint-Germain
au
Bazar de l'Hôtel de Ville, de Belleville à Picpus,
on se croit en terrain connu,
mais attention, la lune est rouge. Quatre artistes mettent
au programme la fantaisie, la satire de murs et la critique
politique, et tels les merry-birds du premier tableau de
la soirée, renversent tout sur leur passage. Ni le pape Léon,
ni surtout le gardien de la constitution gouvernementale
seront épargnés ; car depuis la Guerre de 70, on sait
que le patriotisme est un toboggan vers le Champ d'Honneur
Chanteuse de rue depuis vingt ans, Françoise Le Golvan
affiche une
tête de Gavroche très expressive. Sa familiarité
avec l'argot de l'époque lui permet une diction parfois trop
rapide pour le spectateur, si bien que c'est dans les chansons moins
rythmées, comme l'irrésistible Bain du modèle
de Léon Xanrof, qu'on goûte la qualité
de son travail. On ne présente plus Philippe Meyer,
chroniqueur radiophonique et homme de spectacle. Plus conteur que
chanteur, il nous livre, a cappella, le célèbre
Fils-père de Georgius et Chagnon, postérieur
à l'époque mais indémodable.
Avec plusieurs cordes à son arc (baroque, mélodie
et lied, opéra des
XIXe et XXe siècles), Jérôme Correas
est un baryton-basse des plus atta-chants, surtout lorsque, souffrant
comme ce soir, il entre en scène tout de même, une
tasse de tisane à la main. Sa belle ligne de chant, sa vaillance,
ses aigus capiteux sont un plaisir qui ajoute à l'émotion
et à la poésie des tableaux colorés de Rivière
- tel ce mystère en dix tableaux, La Marche
à l'Etoile. Mais il sait aussi nous amuser : Le Pendu
de Mac Nab le voit prendre l'identité de plusieurs
personnages
sauf celle de la fiancée, qui permettra
une intervention remarquée de Susan Manoff, dont l'espièglerie
avait couru jusque-là sur le clavier.
Avec ce bel hommage du Musée d'Orsay à l'esprit
de la Butte, les amateurs de chanson française saisiront
mieux d'où viennent nos Michèle Bernard, Juliette
Noureddine et Jean Guidoni - dont on retrouve ici la chanson
de Paul de Kock chantée par la seconde et la musique
de Louis-César Desormes mise à profit par le
chanteur pour son spectacle Fin de siècle.
Laurent Bergnach
|