© ville de nancy

"les noces"
scènes chorégraphiques d'igor stravinsky


Opéra National de Lorraine, Nancy
14 décembre 2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




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La Russie des années 1840 fut traversée par un mouvement slavophile
très actif, auquel s'opposèrent les artistes et intellectuels occidentalistes. L'on pourra penser d'abord que ces derniers représentèrent une pensée d'avant-garde tournée vers un certain progrès, tandis qu'une attache à la tradition aurait animé le premier. La vérité est un peu plus complexe. Pour Khomiakov, les frères Aksakov, Tolstoï (Alexeï) ou les frères Kireievski, être slavophile entendait défendre des valeurs ancestrales loin des considéra-tions de l'aristocratie au pouvoir - ce qui pouvait impliquer l'aspiration à
une Russie démocratique - et magnifier la terre-mère, le destin des Vieux-croyants et toute une représentation fantasmée et souvent contradictoire d'une ruralité saine. D'un recueil folkloriste contenant de nombreux chants de mariages, collectés par Piotr Kireievski (1808-1856), Igor Stravinsky imaginera dès 1914 ses Noces dont les esquisses convaincront Sergeï Diaghilev. Mais le compositeur hésitera longtemps quant à l'orchestration de sa nouvelle œuvre.

Quant à eux, les maîtres d'œuvre du Ballet et de l'Opéra National de Lorraine ont construit un spectacle autour de cette hésitation, présentant
en premier lieu la version orchestrale de 1917, chantée en russe ; puis la version définitive telle qu'elle fut créée en 1923, chantée en français (adap-tation de Ramuz) et soutenue par six percussions et quatre pianos, offrant des alliages inouïs ; enfin la même version instrumentale réhabilitant cette fois le texte original russe. Introduisant progressivement le public à l'univers musical et dramatique des Noces, la soirée commence dans une configu-ration concertante où, sur scène, le chœur et les quatre solistes sont accompagnés par l'orchestre en fosse. Après avoir pu se concentrer sur le propos musical et sur la narration, le spectateur découvre la chorégraphie originale de Bronislava Nijinska (sœur du célèbre Nijinski), réglée par
Aleth Francillon, dans les décors et les costumes de la néoprimitiviste Natalia Gontcharova, l'épouse du peintre Mikhaïl Larionov avec lequel elle réalisa plusieurs scénographies pour les Ballets Russes. En juchant les solistes dans les baignoires et en faisant disparaître le chœur en fosse avec les musiciens, c'est à la seule danse que le plateau est alors réservé, une danse qui, au-delà de son prétexte, s'avère à la fois graphique et sym-bolique, telle la peinture russe moderne de ces années-là. L'on regrette cependant la décision de n'offrir qu'une seule fois les surtitres, tant la diction française ne paraît pas évidente pour chacun des artistes réunis.

Après un second entracte, la chorégraphie du Finlandais Tero Saarinen intègre choristes et solistes à la danse, occasionnant à la fois une clarifica-tion inattendue de la partition donnée en fosse et une globalisation drama-turgique saisissante. Cette création, intitulée Mariage, une cérémonie entre chagrin et félicité, impose un climat d'oppression, celle de l'autorité des anciens s'exerçant sur la jeunesse. Les chanteurs ont tous, sans exception, un couvre chef : le cheveu, suprême érotisme, a disparu, reste secret. Aussi scelleront-ils la noce en masquant la chevelure de la mariée sous un cha-peau. C'est donc à un mariage arrangé que nous assistons, un mariage violent car sans amour, dont les sujets se repoussent et s'évitent jusqu'à faire naître une troublante tendresse solidaire de leur refus et de leur peur partagés. De fait, la danse arbore une expression noueuse, tendineuse et contrariée qu'achèvent d'assombrir les costumes d' Erika Turunen et les décors de Mikki Kunttu. Puisant dans la source stravinskienne une inspiration radicale, le chorégraphe signe courageusement une œuvre sensible.

On saluera la santé d'une distribution vocale (solistique et chorale) qui assume trois exécutions d'un ouvrage difficile, à tout point de vue, à l'écriture souvent tendue. Les interventions du quatuor ne manquent jamais d'esprit. Le ténor Avi Klemberg s'avère vaillant. Katalyn Varkonyi (mezzo-soprano), après un début prudent, libère une plénitude vocale chaleureuse. La basse Jean Teitgen profite des riches harmoniques de sa voix. Enfin, la Géorgien-ne Khatouna Gadelia offre un soprano agile avantageusement timbré, un chant bien mené, une souveraine régularité d'émission qui assume par-faitement le recours instrumental du compositeur. Au pupitre, Jonathan Schiffmann dirige les musiciens de l'Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy dans une lecture judicieusement accentuée. Après un Château de Barbe-Bleue dansé mâtiné d'une Sonate pour deux pianos et percus-sion (Bartók), Pygmalion (Rameau) précédé de Ligeti Essais [lire notre chronique du 12 juin 2005], la production nancéienne réitère ses heureux mariages par ses Noces que Paris verra début avril (Châtelet).

Bertrand Bolognesi