aaron einbond ©
anaclase
Une journée pédagogique
MANCA
CNR et Espace Magnan, Nice
15 novembre 2006
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En intitulant Les points cardinaux cette vingt-septième
édition de MANCA, François Paris pourrait bien
désigner le festival comme un socle solide qui saurait prendre
certains risques, le premier étant de regarder et d'inviter
à regarder différents aspects de la création
musicale aujourd'hui, et plus par-ticulièrement les diverses
applications des jalons que posent les travaux
de recherche effectués au CIRM tout au long de l'année.
Si la manifestation s'ouvrit la semaine dernière par un Forum
des étudiants, réunissant les tra-vaux de jeunes
gens de la classe de musique électroacoustique du CNR de
Nice, la classe de flûte à bec du Conservatoire de
Lausanne (Suisse), avec la participation du Studio Linblad de Göteborg
(Suède) et du CNMAT
de l'Université de Berkeley (USA), ce geste fort se prolongeait
mercredi en une journée que l'on dira pédagogique.
Le flambant neuf Conservatoire National de Région de Nice
accueillait
en milieu d'après-midi un atelier/concert que le public ne
dédaigna pas de fréquenter. Cette année fut
inauguré un programme d'échange pédagogi-que
diplômant associant cette institution, le CIRM et l'Université
de Nice au Center for New Music and Audio Technologies (CNMAT) de
l'Université de Berkeley. Deux projets seront évoqués
aujourd'hui : celui d'un étudiant fran- çais qui fut
stagiaire au CNMAT et, bien sûr, celui d'un étudiant
américain qui fit de même à Nice.
À l'Université de Nice, Gaël Navard prépare
une thèse sur la musique
dans le domaine ludique. C'est tout naturellement qu'il orienta
son projet expérimental vers le jeu à travers Vocoboga,
une sorte de partie de mor-pion contrôlée par
la voix, conçue pour être pratiquée en réseaux
par quatre ordinateurs via internet. Un certain nombre de boules
est disponible sur le tapis de jeu, chaque couleur correspondant
à un joueur ; la voix récupérée par
un micro est analysée, sa hauteur déterminant l'axe
horizontal du dépla-cement des boules tandis que l'axe vertical
est sollicité par l'intensité du son. En même
temps, un sampler midi transforme la voix en instruments,
tandis que des sons sinusoïdaux simples s'ajoutent au fur et
à mesure de la fixation des objets sur le terrain de jeu.
Après que l'auteur ait expliqué son expérimentation,
une démonstration regroupant quatre cobayes permit
d'en apercevoir l'application.
Nous découvrions ensuite le projet d'Aaron Einbond,
concentré sur une réalisation artistique : Temper,
pour clarinette basse et électronique. Pour ce jeune compositeur
américain, l'idée était de se confronter à
une certai-
ne manière française qu'on pourrait dire traditionnelle
d'écrire une partition
faisant intervenir l'électronique en temps réel. À
Berkeley, beaucoup d'étu-diants réalisent des pièces
non écrites, issues des improvisations favori-sées
par les innombrables réponses de l'ordinateur ; pourtant,
la pratique souple du temps réel sauvegarde une certaine
pratique chambriste - l'élec-tronique de chambre,
comme le dit si bien Stroppa. Pour Aaron Einbond, la réactivité
de la machine aux aléas interprétatifs est une chose
essentielle. Fasciné par la riche complexité du son
de la clarinette basse, "un instru-ment qui se met facilement
en colère", dit-il, lorsqu'il contrarie le prudent
contrôle des graves par des explosions multiphoniques, les
outils qu'il a imaginés pour en explorer les impolitesses
sont divers microscopes, com-me le resonator pour les hauteurs
ou le granulator pour les bruits de clés.
Contrairement aux habitus des universités françaises,
aux Etats-Unis, il est possible de préparer un doctorat de
composition, ce qu' Aaron Einbond fait actuellement à Berkeley
(Californie). Dans le cadre du programme F.A.C.E. franco-américain,
il put aborder les différents aspects du système français,
étudiant auprès de Michel Pascal au CIRM et au CNR
tout en suivant les cours de Jean-Louis Leleu à la Faculté,
réalisant la possible spécialisation que cela implique,
étrangère au système américain. "En
France, l'abord de l'histoire de la musique, de l'analyse, de l'esthétique,
est intimement lié. Dans mon pays, on rencontre ces éléments
de façon éparse sans que les liens soient faits. Pour
moi, c'est le rôle de la musique de faire les liens en-tre
philosophie, histoire, etc. De même étudie-t-on de
près, au Conservatoi-re, les techniques électroniques,
comment faire une prise de son, déployer des haut-parleurs
dans une salle de concert, etc. : aux Etats-Unis, le seul recours
est d'apprendre tout cela sur le terrain. À l'inverse, l'avantage
du système américain est de pourvoir en poste dès
après l'obtention du docto-rat de composition, ce qui est
non négligeable pour vivre de son art. Je me dis que si j'enseigne
un jour dans mon pays, je pourrai peut-être y apporter
une perspective rencontrée ici, encore absente là-bas.
Si beaucoup de pays sont encore fermés à la musique
nouvelle, ce n'est pas le cas en Europe ; bien que les choses évoluent
aujourd'hui, il reste très difficile de pouvoir entendre
de la musique contemporaine européenne aux Etats-Unis. Certes,
cela arrive à New York et en Californie, mais ce grand pays
ne se limite pas à la Californie et à New York, n'est-ce
pas ? Le reste du territoire est un dé- sert, dans ce domaine.
Les premières fois que j'entendis Sciarrino, Grisey, Lachenmann,
c'était à Londres. Je n'aime pas l'idée de
la musique comme chose nationale : il est nettement plus intéressant,
au contraire, d'échanger, de contaminer. Regardez les scientifiques
: tout le monde trouverait fou qu'un chercheur allemand demeure
ignorant des découvertes des cher-cheurs américains,
par exemple ! C'est absurde : si chacun fait la même chose
dans son coin, d'une manière différente, beaucoup
d'années passent inutilement. En connaissant tout le répertoire,
on va facilement toujours plus loin (pour revenir à la musique)".
Dans Temper que donnait Florent Gerenton, le compositeur
a expérimenté les sons multiphoniques, particulièrement
instables, quelque peu aléatoi-res même (puisque le
clarinettiste peut difficilement les contrôler), l'impor-tant
étant que l'ordinateur puisse répondre à l'instrumentiste
en mélangeant les sons électroniques à ces
multiphoniques même s'ils changent chaque fois que la pièce
sera jouée (ces sons restent très dépendant
du musicien, de l'instrument, du moment, etc.). "On trouve
en France une façon unique
au monde de travailler le son électronique. C'est une tradition
qui remonte
à Pierre Schaeffer, Pierre Henry ou François Bayle,
au GRM. La musique électronique étasunienne est plus
liée à celle d'Allemagne et à Stockhau-sen.
Lorsque j'ai commencé de concevoir Temper, j'ai sans
doute abordé le matériau instrumental d'une manière
un peu française, tandis que le travail électronique
restait américain, je crois. Ici, l'on rencontre un abord
très parti-culier du son lui-même. Je pense que la
rencontre avec Michel Pascal a influencé ma pièce,
même si elle continue de s'inscrire dans une logique ircamienne
(partant que beaucoup des professeurs que j'ai côtoyés
aux Etats-Unis étaient passés par l'Ircam). J'aimerais
que ma prochaine uvre plonge plus profondément dans
la pensée schaefférienne, non pour imiter les
français, mais pour tâcher de révéler
ma propre pensée musicale par cette confrontation. Ces confrontations
sont fécondes ; l'on sait bien aujour-d'hui que la musique
de la 1ère école de Vienne est issue d'un savant mé-
lange entre l'opéra italien, le contrepoint allemand et le
style galant français. J'aimerais essayer de travailler avec
les instruments des musiques popu-laires ou ethniques ; mais c'est
très difficile, cela pose beaucoup de ques-tions. Par exemple,
j'adore le gamelan ; de fait, j'ai écrit une pièce
pour
deux percussionnistes où l'on trouvera trace de mon amour
pour le game-lan. Cela veut dire que j'ai digéré les
procédés qui sont ceux par lesquels s'utilise cet
instrument, mais que je ne restitue pas sa carte d'identité
sonore. Il me sera sans doute plus accessible d'écrire pour
les instruments issus de ma tradition, comme le banjo que j'aime
beaucoup - un mélange de luths africains et de guitares espagnoles
formé dans les colonies américaines caraïbes
- ; il possède un son qu'on ne rencontre nulle part ailleurs,
et qui occupe une certaine place dans ma vie, dans mon univers sonore
naturel
et historique, contrairement au gamelan. Au risque de vous paraître
un rien arrogant, la musique que beaucoup de compositeurs américains
écrivent pour des instruments étrangers ne me convainc
pas. Aux Etats-Unis, il est actuellement très à la
mode de faire un concerto pour pipa et orchestre, par exemple ;
malheureusement, la partie d'orchestre est conçue à
l'occiden-tale et le solo de pipa respecte un style chinois, ce
qui relève d'un timide exercice de style montrant que l'auteur
est capable d'appliquer les recettes des deux traditions, mais sans
qu'il y ait rencontre. Prenez Debussy : il fut indéniablement
influencé par les musiques d'Indonésie, mais son uvre
n'est jamais un exercice de style. L'intérêt de la
culture américaine, c'est le considérable apport étranger
; pourtant, il y a là-bas une peur de mélanger les
choses dans les salles de concerts, peut-être parce qu'il
faudrait prouver qu'on sait faire des choses dites sérieuses".
Venu une première fois étudier en France dans le cadre
de Voix nouvelles à Royaumont, Aaron Einbond suivit
ce printemps un premier stage de trois semaines à Nice ;
de retour depuis septembre, il y poursuivra ses recherches jusqu'à
la fin de l'année.
En 1999, Frédéric Voisin amorçait le
projet Neuromuse, dont nos vous présentaient
quelques aspects il y a un an [lire notre Dossier
Manca de novembre 2005], visant à l'application de réseaux
de neurones artificiels dans le domaine de la création musicale.
Depuis quinze ans, de plus en plus de chercheurs travaillent dans
ce domaine neurologique, dans les applications extrêmement
diversifiées. Ce soir, Frédéric Voisin prend
la parole tout au long d'une conférence passionnante qui
présentera au pu- blic les enjeux de cette recherche, bien
sûr, mais aussi quelques-uns
de ses résultats. Cet exposé prolonge et approfondi
celui qu'il avait prononcé en novembre dernier.
Bertrand Bolognesi
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