Cinéma en musique

MANCA
Théâtre Francis Gag & Espace Magnan, Nice
5 & 6 novembre 2005

Avec une nouvelle édition intitulée L'œil à l'écoute, il était naturel que
le festival MANCA propose des ciné-concerts. Aussi ce dimanche était-il pour nous l'occasion de revoir La grève, le film que Sergeï Eisenstein réalisa en 1924, soutenu par la musique électroacoustique conçue par Pierre Jodlowski pour la Cinémathèque de Toulouse, il y a quelques années. Une fois de plus, l'on fut frappé par la facture symphonique de
cette réalisation qui tente de s'approprier les tenants et aboutissants de
la théorie de l'attraction / répulsion chère au cinéaste soviétique. La sen-
sibilité de certains effets vient exalter la pellicule, comme, par exemple,
le bruit du projecteur qui s'amplifie, cesse brutalement, cédant au silence absolu lors du suicide de Iakov Stronguine, un ouvrier à tort accusé de vol qui se pend. Eisenstein nourrit son film de certains traits d'humour, d'in-ventions inouïes - la montre-appareil photographique, des années avant James Bond ! -, poussant la société qu'il montre jusqu'au surréel, avec
cet étrange Royaume des chats pendus dont on demande au souverain
et à ses sbires d'attiser la grève par des provocations criminelles pour justifier une répression assassine.

C'est placé le festival sous la lumière d'un cinéma non pas de
propagande
, comme, avec une outrecuidante assurance, une certaine
bour- geoisie esthète d'aujourd'hui le désigne, mais plutôt d'un cinéma engagé, mieux encore militant, partant que cette répression qu'on nous montre, pour excessive qu'elle nous paraisse, s'avère d'une criante autant que triste actualité. Alors qu'il semble ne choquer personne que certains sociologues respectés publient des études sur la pauvreté en France en faisant l'impasse sur les gens de la rue, comme s'ils étaient au-delà mê-
me de la notion de pauvreté au nom de laquelle on les exclut d'une statis-
tique ainsi faussée - n'est-ce pas reconnaître ainsi la dite pauvreté comme valeur bourgeoise ? -, la projection de Las Hurdes, le film documentaire
que Luis Buñuel réalise en 1932 dans une région alors méconnue, insalu-bre et inhumaine, est non seulement intéressante et peut-être courageuse, mais absolument nécessaire. Malheureusement, elle désigne le culturel
et l'artistique comme rare lieu de résistance.
Sur Traces II de Martin Matalon dont nous vous parlions le 13 mars dernier, interprété ce soir par l'altiste Gilles Deliège, la voix au grain particulièrement chaud du comédien colombien Miguel Borras s'avérait d'une présente net-tement plus intéressante que la soporifique psalmodie entendue à l'Audi-torium du Louvre. Tout en cherchant à se désinvestir des affects que le
texte à dire pourrait provoquer, cette voix d'une musicalité saisissante nous bouleverse - par exemple : "les chemins sont difficiles et les chaussures
sont rares"
, simple et affreux -, car neutralité n'est pas ici comprise
comme distance.

On a dit aussi de cette part de l'œuvre de Buñuel qu'elle était de propagande… Qu'est-ce que cela veut dire, au juste ? La mise en scène serait-elle un art exclusivement réservé à magnifier les habitus d'un certain monde, à révéler le bonheur comme valeur marchande ? Ou alors, doit-on comprendre que filmer d'une certaine manière, dans une lumière choisie, une narration calculée, une dynamique particulière, tout ce qui va bien et
qui n'interroge ouvertement personne tout en distillant souterrainement
en chacun de nous un doucereux poison narcotique, c'est aussi faire du cinéma de propagande ? Réalisé en 1929, À propos de Nice de Jean Vigo oppose caustiquement sur la toile les petits métiers des pauvres à l'oisiveté et la vulgarité des classes dominantes dont ils nourrissent eux-mêmes, à la sueur de leur front, l'incommensurable richesse. La musique de François Paris sait ici soulever le scandale, jetant un regard inquiet autant que grave sur l'humour d'un film drôle à plus d'un titre. Frappé par son montage, la notion de flux et de reflux, que l'on transcrit par la phrase musicale, mais également par la géométrie du film, le compositeur a parfois suivi le mouve-ment - les rotations baroques de la caméra sur les rotondités du Negresco, par exemple -, tentant ailleurs une nette distanciation. Nous avons rencontré la fille du cinéaste, Luce Vigo, qui découvrit les films de son père à l'âge de quatorze ans, avant de les faire découvrir à ses enfants, lors d'un rétrospec-tive à Casablanca où elle a vécut quelques temps. Plus tard, elle s'occupe-rait d'un ciné club en banlieue parisienne, puis des séances cinéma de
la MC93 à Bobigny, et interviendrait dans de nombreux stages, tables rondes, etc.

"C'est toujours un problème de savoir s'il faut ou non jouer de la musique
sur la projection d'un film muet. Il y a longtemps, j'ai montré
À propos de Nice à Henri Sauguet ; il hésitait, même s'il imaginait d'écrire pour lui des pièces de piano. "Le film a sa propre vie, son rythme, sa musique : je le laisserais muet, je crois", a-t-il fini par dire. À Bologne, j'ai pu assister à
une autre expérience : un groupe d'étudiants de l'Université a proposé une partition ; mais leur musique faisait barrage au film. En 2001, Marc Perrone
a créé une musique pour accordéon diatonique pour le DVD de ce film.
Il y a eu d'autres tentatives et expériences, toutes contrastées et très person-nelles. Pascal Comelade accompagne souvent la projection : le minimalis-me de ses inspirations
jazzy sur instruments-jouets, qui vient d'une origine commune à Vigo, est assez idéal. J'aime encore montrer le film sans sup-port, tout muet qu'il est, car les différentes musiques que je lui ai connues peuvent adoucir le heurt volontaire du montage. De toute façon, la musi-
que apporte toujours une autre émotion au spectateur"
.

Pour le Prix Vigo, le Secrétaire général a proposé à l'ensemble Sillages et
à François Paris de réaliser ce projet sur À propos de Nice. Luce Vigo est allée écouter une œuvre de Paris que Sillages donnait à Royaumont, pour se faire une idée. "L'univers de la musique contemporaine ne m'est pas familier. J'ai d'abord dit à François : "J'en veux pas, d'ta musique !" ; mais
je blaguais : sa musique m'a parlé tout de suite. Ça ne s'explique pas : c'est comme ça. Je vois son travail comme un dialogue avec les images, plutôt qu'une illustration sonore. Sa partition s'amuse de l'esprit pamphlétaire du film qui se moque d'une certaine bourgeoisie niçoise ; sans caricature,
sa musique se fait parfois sarcastique"
.

Bertrand Bolognesi