"la déesse de la rivière luo"
opéra classique chinois dans le style nanguan


Théâtre de la Ville, Paris
24 octobre 2006

Est-il une culture au monde dont les légendes n'accorderaient pas de
place aux histoires d'ondines éveillant l'amour de jeunes princes humains rien qu'humains ? En tout cas, Luo Shen Fu fait également se rencontrer Cao Zhi et Luo Shen, la déesse de la rivière Luo. Si un symbolique échan-ge de pierre scellera l'aveu de leurs sentiments, la crainte d'approcher le monde des esprits retiendra le trop prudent prétendant sur la rive, de sorte qu'arrivera vite le moment des séparations. Ainsi, accompagnée par les créatures divines, ses compagnons de toujours, la belle Luo Shen retrou-vera les flots qu'alimentent ses larmes. Les mortels et les dieux se croi-
sent pour ne jamais s'atteindre, quelque soit la force de leur sentiment.
On remarquera qu'ici, les deux univers se regardent et ne se mêlent pas, respectant, même si cela provoque les larmes, un tabou, alors que si l'on s'en tient aux ondines occidentales, les êtres s'accouplent, attirant sur eux divers châtiments. On sait bien ce que symbolise le désir d'un tout jeune homme pour l'élément aquatique : le jauger, c'est s'initier au contrôle des passions et s'armer pour l'amour, tandis que le satisfaire revient à nier la réalité objective dans la consommation œdipienne.

Par les aléas de l'histoire politique chinoise du 20ème siècle, Taiwan est peu à peu devenu, en accueillant de nombreux artistes et intellectuels en exil, un musée où la culture ancestrale chinoise put être préservée. On ne s'étonnera donc pas qu'un opéra classique chinois soit aujourd'hui pré- senté par une compagnie taïwanaise. Dans ce spectacle - une œuvre d'art totale utilisant danse, théâtre et musique, mais également issue de la poé- sie et de la peinture, puisque son argument puise dans le poème d'une
des figures de proue du style antique dit Ji'an (et l'un des Sept sages de
la forêt de Bambou
, groupe d'ermites de la dynastie des Trois Royaumes [221-263]) et dans plusieurs peintures de la fin du 4ème siècle -, deux tra-ditions se mêlent, selon une pratique ancienne et généralement admise :
la musique Nanguan et la danse du Jardin des Poiriers.

Le public parisien put découvrir une manière diamétralement opposée à la nôtre d'aborder le geste (le temps) et le mouvement (l'espace). Ici, la danse laisse s'installer la musique, l'ensemble Han Tang Yuefu siégeant d'abord
à gauche, dans une maison de bambou d'où émanent les sons sans que les instrumentistes apparaissent. Cette danse trouve sa densité particu-
lière dans la lenteur, d'une extrême précision. Son mouvement est amorcé
sur le geste instrumental (flûtes et luths) à la résonnance duquel il se sus-pend, jusqu'à réceptionner par un léger à-coup du chef, du coude ou du buste, la ponctuation percussive (fouet). Ayant souhaité collaborer au travail de la chanteuse Chen Mei-E qui assume la direction musicale tout en étant l'auteur de la chorégraphie, Lukas Hemleb cosigne avec elle la mise en scène de La déesse de la rivière Luo.

Bertrand Bolognesi