graziella martinez © jean gros-abadie
"La déconstruction
du Lego", de Fabrice Dugied
"Cérémonies", de Graziella Martinez
Faits d'Hiver
Le Regard du Cygne, Paris
11 janvier 2006
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Participant au festival Faits d'Hiver, deux chorégraphes-danseurs
inves-tissent Le Regard du Cygne durant quelques soirs.
Dans La déconstruction du Lego, Fabrice Dugied
nous fait voyager en
son monde de souvenirs d'enfance et d'adolescence depuis ses cours
de danse avec Suzon jusqu'à ses séjours en hôpital,
ses soins médicaux de diverses sortes dont il fait une complainte
répétitive : non plus d'hosto, plus d'encéphalo,
plus de Salpetrière mais danser au cours de Suzon (initiatrice
magique de son enfance en mouvement) ; oui tout de suite à
la maison, j'ai onze ans, je veux danser, bientôt j'irai au
cours de Suzon. Tel est le chant de son incantation. Dès
l'enfance, la danse contemporaine existait autour de lui tant par
les spectacles qu'ils allaient voir en famille que par les danseurs
qui fréquentaient sa maison, les livres, les revues et les
photos. Dès 1970, Fabrice Dugied fut fasciné par la
force de ce vent américain qui occupait la création.
Il a grandi dans l'histoire de cette modern'dance et sa chorégraphie
en est le récit. A 14 ans, en 1978 il participe au long stage
d'été d'Alwin Nikolais et il apprend d'un de ses grands-pères
en danse
à ne pas être "sérieux quand il danse".
Dès le départ, le clown triste, si timide et désarticulé
avec cette petite
rose à la main, crée un espace chorégraphique
précis et appliqué en
grand demi-plié facial d'une technique imparable. La fleur
aux doigts, il décrit le plateau, hésitant, chaotique,
enfermé en lui dans sa combinaison d'ouvrier d'un bleu immaculé
jusqu'à ce moment insensé où, commençant
à se déshabiller, il se transforme et nous surprend.
D'une sorte de mariée asiatique avançant sous un palanquin
violet sombre émerge un personne de film d'animation lorsque
des lunettes vertes fixeront la coiffure ainsi faite sur le visage,
ou un poisson se heurtant à la paroi du bocal, tandis que
ce long corps si peu couvert fléchit et glisse entre les
lignes d'une chanson.
La ritournelle de Gani Esposito fait suite à la voix d'Anton
Montagne inter-prétant Jacques Brel.
Vient alors une galerie de portraits où se déroule
l'histoire de la danse contemporaine. Nul grand maître de
cette histoire n'échappe à la carica-
ture : des mains de Martha Graham, à l'imparable balance
répétitive de Trisha, en passant par le souvenir fondateur
de Thyla Tharp en 1971 - sa Red Babylone est l'occasion d'une
apparition féminine fantastique puisqu'il il fait revivre
cette splendeur tout en rondeur et cheveux roux. Années de
folie, Andy Warhol, John Lennon
Dans de gracieuses bottines
laquées rouges, les jambes gainées d'une résille
de couleur assortie, la collaboratrice à la chorégraphie
Amy Swanson, joyeuse et légère, double la mise
de cette expérience racontant en anglais ce qu'il nous dit
en français et vice versa. Personne n'est oublié,
pas même Carolyn Carlson, jusqu'à cette nostalgie bercée
entre deux élastiques, longue ballade tendre que nous dit
Léo Ferré. Pour finir la voix ombrée de Marianne
Faithfull confirme notre voyage dans une autre époque. La
déconstruction du Lego est dédié à
Jacques Dugied, son père, qui fut président de l'association
Les Zonards célestes (ex Grou-pe Fabrice Dugied)
de sa création en décembre 1983 à janvier 2005.
Autre événement de la soirée : les Cérémonies
de Graziella Martinez.
Après avoir enchanté les scènes européennes
dans les années 60, pous-sé - vingt ans après
- la danse dans les recoins d'une liberté hystérique,
cette fleur d'Argentine, d'une extravagance affolante, nous revient
innocente ou rouée, en tout cas elle-même. Née
en 1938, c'est au Mexique qu'elle acquiert sa technique. En 1957,
elle commence à monter des spectacles à partir de
choses usuelles et détournées de leur destination
première, créant elle-même ses costumes comme
elle le fait ce soir. Dans ces cérémonies qui mêlent
univers psychédélique et rituels ordinaires telle
la vaisselle ou
le balayage, elle fouette le quotidien. "Balayer un lieu
quotidien équivaut
au vent qui souffle dans le désert. Le protagoniste est l'homme
qui le vit.
La vie même est une présence permanente" dit-elle.
Au milieu d'un plateau couvert d'ustensiles, tissus, objets hétéroclites
qui en font une caverne d'Ali Baba, Graziella Martinez accomplit
des mi-
racles avec des riens : elle vous fait voir une reine de Saba, un
fakir, une Iranienne et sa burka, etc. Militante convaincu, elle
s'avance, maniant son bâton de maréchal à grands
pas convaincus. Fatiguée de faire danser les chaises - ses
partenaires infaillibles -, elle se pose sur l'une d'elle, bien
dans la lumière afin que rien de son profil et de ses yeux
dans le vague n'échappe aux photographes asservis et fascinés
par cette pasionaria aux postures arrêtées et arrogantes.
Pendant cinquante minutes, l'humour se teinte d'échappées
surréalistes, enchantant un public impatient de savoir, encore
et encore, ce qui va sortir de son sac à malice : que va-t-il
émerger de la musique arabo-andalouse ? A quoi servira ce
séchoir à main ?
Quel costume va devenir la nouvelle jupe prise sur le portique ?
Infatigable, la danseuse nous raconte de nouvelles histoires au
point
qu'on se demande s'il ne s'agit pas simplement d'une improvisation
per-manente tant tout est fluide et inattendu - avec ce goût
particulier pour le décalage -, même si l'extrême
précision du geste et du déplacement démontrent
évidemment que tout est construit. Graziella Martinez fait
ce qu'elle a à faire avec une indépendance tranquille
et en toute simplicité.
Françoise Cheramy
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