¡que viva mexico! [1931] © dr
paris 1871 Tehuantepec
1931 via leningrad
Cité de la Musique, Paris
6 & 8 décembre 2005
¡que viva mexico! [1931] © dr
* La semaine sanglante, chanson écrite en pleine
répression par Jean-Baptiste Clément (1837-1903)
en juin 1871
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Dans le cadre de son cycle Musique/Cinéma [du 3 au
18 décembre], la Cité de la Musique, se concentrant
cette semaine sur les Classiques, proposait plusieurs chefs-d'uvre
du cinéma soviétique, accompagnés en live,
parmi lesquels deux films que nous sommes allé voir.
En mai 1925, Staline redéfinissait la culture prolétarienne
: elle devait s'affirmer socialiste par son contenu et nationale
dans sa forme. Ce mot d'ordre, relayé, bien que parfois interprété
et même contredit, par les divers comités d'écrivains,
associations de compositeurs ou unions des cinéas-tes, orienterait
différemment l'inspiration des artistes soviétiques.
Ainsi, deux jeunes Ukrainiens qui s'étaient distingués
un an auparavant avec
Les aventures d'Octobrine, irrésistible comédie
excentrique, revisiteraient
le patrimoine russe en tournant en 1926 Le manteau d'après
Gogol, avant de s'engager plus encore dans l'illustration des enthousiasmes
révolution-naires avec L'Union pour la Grande Cause en
1927 et enfin La Nouvelle Babylone en 1929. Leonid Trauberg,
né à Odessa au début du siècle der-nier,
rencontrerait à Petrograd en 1920 son compatriote de Kiev
avec lequel il réaliserait une quinzaine de films, de 1924
à 1945 : Grigori Kozintsev. S'inspirant de plusieurs
romans de Zola et d'un célèbre texte de Marx, les
jeunes gens (ils comptent environ cinquante ans à eux deux)
construisent peu à peu le scénario d'une vaste fresque
sur l'épisode indigne et doulou-reux de la Commune de Paris.
C'est alors ouvrir la voie au futur réalisme social du cinéma
soviétique - ne tourneraient-ils pas eux-mêmes la trilogie
des Maxime [1934 : La Jeunesse de Maxime, 1937 : Le
Retour de Maxime, 1939 : Maxime à Vyborg], figure
emblématique d'un ouvrier vivant active-ment les derniers
mois du tsarisme, la révolution d'Octobre puis l'édifica-tion
d'une société nouvelle ? - et s'éloigner d'expérimentations
volontiers joviales partagées avec Nikolaï Asseïev
ou Vladimir Maïakovski, lequel, avant qu'une gigantesque et
dérisoire statue édifie sa mémoire sur la
Place Rouge, se suicidait en 1930. On sait l'importance que la culture
soviétique accorda à la Commune, tant dans la littérature,
la poésie et les discours officiels que sur la toile, car
bien avant le reportage de Khoutsiev, Le voile écarlate
de Paris (1971), Rochal produirait Les aubes de Paris
(1936) et Loupatine son Héros et martyrs de la Commune
en précurseur dès 1921, La pipe du communard
de Mardjanov étant contemporain du septième film de
Trauberg/Kozintsev que nous voyons ce soir. Selon un principe simple
et efficace, le montage de cette Novii Babilon oppose les
images particulièrement grotesques d'une bourgeoisie s'adonnant
à des plaisirs futiles par désoeuvrement, ou au contraire
s'acharnant à des com-merces fiévreux dans une débauche
luxueuse et tape-à-l'il, à celles d'une pauvreté
travailleuse et résignée dont la dignité est
ici d'autant magnifiée par la partition.
Contrairement aux habitudes prises dans le cadre de ses collaborations
à des projets théâtraux, Dmitri Chostakovitch
dut s'adapter à une uvre déjà achevée,
sans travail parallèle. Bien qu'en rechignant, il écrivit
en six semaines, alors qu'il concevait Le Nez, la musique
du film qui serait créée à Moscou en mars 1929,
sous la baguette de Ferdinand Krish. Fort impres-sionné par
les représentations des uvres de Ernst Krenek, Sprung
über den Schatten donné à Moscou au Théâtre
Mali en 1927 et Jonny spielt auf joué par le Kirov
(Leningrad) en 1928, le compositeur se souviendra quel-ques mois
plus tard de leurs emprunts au jazz en introduisant des fox-trot
à la musique de scène qu'il réalise à
la fin de l'année pour La Punaise de Maïakovski,
mais plus encore sans doute de leur art du collage et de la citation
qui détermine le style qu'il fait adopter à sa Nouvelle
Babylone, dans ce même esprit qui le fait répondre
positivement à la commande de Dounaïevski pour la comédie
musicale Mort en sursis, créée en 1931. C'est
précisément ce qui commencerait de désigner
Chostakovitch aux autorités propagandistes comme un troublion,
car le temps n'était plus à puiser dans un style venu
de l'étranger un nouvel envol à l'art prolétarien.
Ainsi, sa parti-tion fut elle jugée indésirable et
mise de côté dès après la première,
an-nonçant les soucis que le musicien rencontrerait avec
Le Nez et plus encore avec Lady Macbeth de Mzensk.
Citant volontiers - comme l'avait
fait Nikolaï Miaskovski dans sa 6ème Symphonie,
dès 1922 - Ah, ça ira !,
La Carmagnole et des motifs d'opérettes, son uvre
soutient idéalement
la pel-licule, ouvrant le feu par une fanfare où l'on reconnaît
les percus-sions du Nez, détournant La Marseillaise
en une tragique variation lors
de la scène de capitulation, osant des fondus dérangeants
avec des cancans soudain affreux, usant du sarcasme effrayant
que bon nombre
de ses uvres con-nurent ensuite. Bien sûr, un certain
lyrisme est au rendez-vous, répondant à la verve épique
du film, mais aussi un pathos
tour à tour généreux ou désertique,
comme en témoigne le saisissant
solo de piano sur les barricades - joué par Yannick Rafalimanana
- dont
le public de ce soir suit religieusement et non sans émotion
la simple mélodie. À la tête des jeunes musiciens
de l' Orchestre du Conservatoire de Paris, le chef américain
Timothy Brock présentait une lecture équilibrée
de cette quasi symphonie cinématographique dont il
soulignait parfois copieusement les affects.
On s'étonnera peut-être qu'Hollywood ait fait appel
à Sergeï Eisenstein
pour un projet de film sur le Mexique. Cela dit, l'histoire de ce
film dresse
un portrait peu reluisant de la fantasmatique métropole américaine
du 7ème art : à l'automne 1924, le réalisateur
letton signe un contrat de
production avec Upton Sinclair. Avec Grigori Alexandrov,
Edouard Tissé
et d'une équipe comptant trois Mexicains, il tourne durant
toute l'année
1931 les images qui constitueraient les quatre parties - Fiesta,
Sandunga, Maguey et Soldadeira - de son film
: ¡Que viva Mexico! . Début janvier 1932, la
production suspend soudain les financements, de sorte qu'après
avoir pu voir les développements à New York, Eisenstein
regagne Moscou au printemps, sans monter son uvre. Les négatifs
seraient d'abord expé-
diés vers l'URSS, puis interceptées et retournés
à l'envoyeur. Ce n'est qu'en 1979 qu'Alexandrov put réunir
les images stockées au Musée d'Art Moderne de New
York - beaucoup les croyaient détruites - et finir le film,
selon les intentions de l'auteur ou le souvenir qu'il en avait gardé
: car trois décennies plus tôt, Eisenstein quittait
ce monde. Lors du tournage, les maîtres d'uvre soviétiques
ont fait appel aux conseils des peintres David Alfaro Siqueiros
(Chihuahua, 1896 - Mexico, 1974) et Diego Rivera (Guanajuato, 1886
- Mexico, 1957), célèbres muralistes, comme Orozco
et Tamayo, attachés
au Syndicat des peintres, sculpteurs et graveurs révolutionnaires
de Mexico. Aussi, au delà de la naturelle sympathie qu'un
Eisenstein venu d'URSS put rencontrer en ces hommes qui avaient
fondé cinq ans plus tôt El machete (revue communiste)
et qui se lierait d'amitié avec Trotski exilé dans
la décennie suivante, un même souci d'édification
d'une fresque populaire
les préoccupait. Après une succincte introduction
dont les gros plans sur les visages des statues ornant les pyramides
aztèques captivent l'il, le film commence véritablement
par les rites funéraires. Suivront des images
d'un Eden sublimé, une jeune fille se coiffant quiètement
dans une pirogue, parmi les singes et les alligators, la discrète
évocation d'une sieste crapu-leuse dans un hamac, sous les
gentils bécots de aras bienheureux, etc. Nous sommes à
Tuhuantepec, dont nous visitons les marchés, où Eisenstein
sait jouer en magicien des textures, révélant les
effets géomé- triques des motifs tissés, des
cloisonnements des ananas, du tressage d'une chevelure, comme du
balisage constant des images d'un bal par
une branche de palmier, dans un constant contraste ombre/lumière
extrê- mement graphique. Et de conclure : "C'est ainsi
que coule lentement cette vie semi végétale dans le
vieux Mexique tropical".
La Fête de la Vierge de Guadalupe occasionne une critique
acerbe du colonialisme, à travers l'exposé des conquêtes
"au fer rouge" de Cortès, critique commune
à tout un cinéma d'alors dont un aspect de celui de
Poudovkine (voir Tempête sur l'Asie, 1928). Le catholicisme
mexicain, mâtiné de survivances des rites ancestraux
païens, se révèle ici un culte
de la flagellation et de la mort. Plus nuancée s'avère
la présentation de l'univers tauromachique : à travers
la journée d'un matador, Eisenstein semble mitigé
entre la déploration de la cruauté d'un sport d'importation
devenu national dans le Mexique moderne et la fascination ressentie
pour cette antique cruauté elle-même, dans une façon
de filmer la corrida rejoi-gnant l'idée d'une danse de séduction
qu'évoquèrent de même Montherlant, Ibañez
ou Cocteau. À cette narration documentaire succède
une fiction située dans une hacienda de Tetlapaïac où
l'on aspire jour après jour le jus huileux des cactus pour
en faire un alcool, pendant les quelques trente-cinq années
que dura la dictature du général José de la
Cruz Porfirio Díaz Mori, provoquant, avec l'épisode
décisif de l'emprisonnement du rival politique Francisco
Madero, la Révolution mexicaine. Ici, propriétaires,
contremaî- tres, sbires, mouches et cochons s'enivrent de
suc d'agave, pendant que
le jeune ouvrier dont les puissants ont violé la promise
fomente sa ven-geance. Cette étincelle de révolte
connaît une répression d'une terrible violence, vue
comme pleinement consentie par le pouvoir en place, Eisenstein,
à travers la vision de la tenace résistance d'un premier
suppli-cié, la peur horrible d'un second et la hiératique
dignité d'un troisième, nous menant peu à peu
à l'idée de la Révolution comme nécessité.
Et là manque cruellement la quatrième partie, Soldadeira,
initialement prévue comme symbole d'un Mexique s'affranchissant
du joug bourgeois.
Contrairement au film précédent, ¡Que
Viva Mexico! n'a pas bénéficié de
conditions de projection satisfaisantes, la géographie de
l'Amphithéâtre du Musée de la Musique générant
de nombreux angles de vue impraticables. Par ailleurs, l'intervention
de nlf3 jonglait entre soupes affreusement datées
et improbables ragoûts répétitifs, transmis
par une sonorisation d'un bout
à l'autre hurlante. Seule lueur inspirée dans cette
indigence : les effets de stagnations saturées, de souffles,
d'échos, suggérant remarquablement l'aridité
et la touffeur du climat dans lequel ont lieu les processions. Si
l'on aimerait croire en cet homme nouveau dont parlait Louise
Michel, alors que
Sauf des mouchards et des gendarmes,
On ne voit plus par les chemins,
Que des vieillards tristes en larmes,
Des veuves et des orphelins :
Paris suinte la misère*
il demeure troublant d'avoir à constater que ce même
Paris qui sut faire sa Commune accueillait quarante ans plus tard
Porfirio Díaz, venu se réfugier dans la clémence
lutécienne des détonations d'une guerre civile censée
le punir de ses abus de pouvoir
Bertrand Bolognesi
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