brecht en 1935 © fred stein
Cabaret Brecht 1935
La Choucrouterie, Strasbourg
28 septembre 2005
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Pourquoi une dizaine de soirées avec un des plus grands
auteurs allemands du XXe siècle, en cette fin septembre,
à La Choucrouterie de Strasbourg ? Sans doute parce
" Monsieur Brecht " a essayé de rester libre
dans une époque de troubles - comme l'histoire en a eu et
en aura encore -, parce qu'en tant qu'artiste, il n'a cessé
de nous maintenir éveillé, analysant avec didactisme,
poésie et ironie les causes et les conséquences de
toute oppression politique, dénonçant ses ruses et
ses pièges. Et pourquoi la date de 1935 - n'arrête
pas de se demander une des comédiennes - est-elle si importante
dans cette histoire ? Cabaret Brecht 1935 répond bien
sûr à cette question.
Le spectacle est conçu sous forme d'un interrogatoire :
une jeune
femme vêtue de noir, bottes et short en cuir, malmène
une femme d'âge mûr, habillée d'une robe rouge,
avec lunettes et cheveux courts. Les injonc-tions à parler
pousse l'institutrice à revenir sur sa propre vie, pour défendre
sa mère embrigadée à treize ans et expliquer
la gêne qu'elle a eue à don-ner à son fils un
prénom allemand, après toute ses années de
culpabilité collective. Elle évoque rapidement aussi
sa génération, qui a voulu faire
la révolution en faisant l'amour. 1935, donc, c'est "
le chaos rendu officiel " ;
soit l'arrivée de la croix gammée sur le drapeau national,
le bouleversement du code pénal, la chasse aux commerçants
juifs et aux francs-maçons, le premier sous-marin militaire
depuis les accords de désarmement de Ver-sailles. C'est surtout
la première dénonciation des camps de concentration,
et les demandes d'aide internationales de la résistance allemandes
res-tées lettre morte.
Chansons connues (L'Opéra de Quat'sous, 1928) et
moins connues
(Happy End, 1929) de Brecht servent de respiration à
cet univers quasi carcéral. On trouve les chansons sur la
guerre (Le Grand Lustucru, Der Kanonensong / La Chanson
du canon, Das Lied vom Weib des Nazisol-daten / Ballade de
la femme du soldat nazi, etc.), celles sur la morale (Die
Ballade vom angenehmen Leben / La ballade de la vie agréable,
Das Lied von der harten Nuss / La chanson du casse-tête,
etc.), mais aussi celles sur la sexualité - d'une part, parce
que les prostituées sont des opprimées de choix pour
l'auteur ; d'autre part, parce que la science elle-même a
décrété qui était la race supérieure.
Les musiques sont de Kurt Weill, Hanns Eisler, Paul
Dessau mais on notera aussi un clin d'il à l'art
dégénéré et à cet anti-boches
notoire qu'était Debussy lorsque Le petit Nègre
vient accompagner un poème de 1937 - General Dein Tank
/ Général, ton char...
Susanne Mayer, née après guerre, et Jennifer
Macquart évoluent une heure quinze durant dans la mise
en scène de Cathy Bernecker - intelli-gemment vivante
pour une scène aussi réduite. La première,
plutôt mal à l'aise, voire traceuse dans les parties
jouées, se rattrape avec le chant. Si l'étendue de
la tessiture est limitée (aigus tendus sur l'extrait de Mahagon-ny),
sa voix sensuellement grave, au timbre voilé, se double d'une
pronon-ciation très articulée de sa langue maternelle.
Du coup, les mots sont mis en avant comme jamais. Sans rage ni sadisme
inutile dans Seeräuber Jenny / La fiancée du pirate,
avec la grâce d'une jeune fille dans Chanson
du oui et du non, sa théâtralisation discrète
est efficace et émouvante.
La seconde artiste, outre une voix de théâtre bien
placée, chante parfois avec nonchalance, mais tient surtout
la partie piano avec talent. Le jeu
est souple, nuancé, mais sait devenir inflexible en martelant
le rêve
de vengeance de Jenny.
Laurent Bergnach
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