un chien andalou © MNAM centre georges pompidou

cinéma muet en concert

Auditorium du Louvre , Paris
13 mars 2005

Quelques semaines avant la création de la musique que Yann Maresz prépare pour la projection de Paris qui dort de René Clair, le Louvre reçoit les solistes de l' Ensemble Intercontemporain pour celles de deux films
de Luis Buñuel : le célèbre Chien andalou de 1928 et le plus secret Las Hurdes réalisé cinq ans plus tard. Le compositeur argentin Martin Matalon est aujourd'hui un habitué de la toile, avec à son actif plusieurs partitions pour le cinéma : La rosa profunda dans le cadre d'une exposition Borges
au Centre Pompidou, Metropolis pour le film de Fritz Lang, inaugurant en 1996 un cycle Buñuel avec Las siete vidas de un gato pour huit musiciens
et électronique (dont il existe une version pour orchestre) destiné à soute-
nir le premier des deux plus fameux objets surréalistes du réalisateur, soit Un chien andalou, tourné en 1928. Cette pièce profuse s'ingénie à discrè- tement souligner certains impacts psychologiques des images, tout en obéissant au rythme effréné de leur montage. Si son exécution fonctionne assez bien avec le court-métrage, il demeure évident qu'on aurait pu aller plus loin encore, en s'inspirant d'une certaine manière de conjuguer l'in-congruité, de déplacer les motifs (les aisselles d'une femme deviennent
la bouche d'un homme, etc.), de fondre les associations d'idées, pour ima-giner une transmutation du matériau, par exemple. Emmanuelle Ophèle à
la flûte, Jean-Jacques Gaudon à la trompette, Alain Billard à la clarinette,
le violon de Jeanne-maris Conquer, le violoncelle de Eric-Maria Couturier et les doigts du pianiste Hideki Nagano, dynamisés par Michel Cerutti et Samuel Favre aux percussions, en donnaient une lecture à l'effervescence adamantine.

Il y a trois ans, Matalon achevait Le Scorpion pour piano, six percussions
et dispositif électronique, destiné à L'Âge d'or, réalisé par Buñuel en 1930, grâce à l'injonction de Charles de Noailles. À présent, en abordant Las Hurdes par Traces II (La cabra) pour alto et électronique en temps réel, il constitue une sorte de triptyque Buñuel, tout en poursuivant une recherche personnelle (les Traces). Tout commence par les séjours réguliers qu'un directeur de l'Institut français de Madrid, Maurice Legendre, effectue dans une région méconnue, extrêmement pauvre et arriérée de l'Espagne : les Hurdes. Legendre publie une thèse sur le sujet en 1927, Yves Allégret en conseille la lecture à Buñuel quelques années plus tard, et au printemps 1933, le cinéaste et deux amis s'installent dans ces lieux désolés pour tourner un essai cinématographique de géographie humaine, comme l'annonce le texte qui ouvre le film (reprenant le titre de la thèse de Legen-dre). Avec un prélude énigmatique aux images, et après celles-ci une coda rageuse, Traces II vient distribuer une sorte de halo inquiet à la projection, désignant le plus pudiquement qui soit la mise en scène de la misère,
avec beaucoup de soin et d'à propos. La sonorité générale est tout âpreté,
à l'inverse de la relative plasticité du Scorpion. Lorsque le texte dit : "détail curieux : dans les villages des Hurdes, nous n'avons jamais entendu une chanson", l'alto amorce une mélodie désolée et rauque qui, sans faire mentir le commentaire, vient au contraire déjouer la tentation d'illustration. De même le seul moment de vrai silence, comme une respiration drama-tique, vient-il renforcer l'effet glaçant de l'exposition dépassionnée et clini-que des effets de la piqûre de l'anophèle. À l'alto, Odile Auboin prête un concours attentif et minutieux à cette projection malencontreusement desservie par les nombreuses inexactitudes et les bafouillements hasar-deux de Michael Lonsdale, acteur éminemment buñuélien s'il en fut, ici récitant prestigieux autant qu'inefficace.

Deux autres œuvres de Martin Matalon ponctuaient la séance : Formas de Arena écrite en 2001, et pour l'exécution de laquelle la harpiste Frédérique Cambreling rejoignait l'altiste et la flûtiste susnommées, et Dos formas
del tiempo
, son aînée d'un an, magnifiquement servie par le jeu de Hideki Nagano qui sut en révéler les différents plans sonores, le déchaînement dynamique, et la trame fascinante.

Bertrand Bolognesi