Les machines à
sons d'Aperghis
Festival Agora
Cité de la Musique, 14 juin 2008
Centre Pompidou, 20 juin 2008
|
"L'enfant, rappelle Bruno Bettelheim, est dominé
par les ambivalences
qui grouillent en lui. Pour lui, ce mélange d'amour et de
haine, de désirs
et de peurs, forme un chaos incompréhensible. Or, grâce
à des images simples et directes, le conte de fées
aide l'enfant à mettre de l'ordre dans ses sentiments complexes
et ambivalents qui ainsi se classent d'eux-mêmes à
des endroits distincts au lieu de ne former qu'un immense
chaos". Il y a quelques années, Georges Aperghis
mettait en musique
Le Petit Chaperon rouge [lire notre
chronique du spectacle en DVD] et
sa rencontre fatale avec le loup. C'est à présent
au tour du Petit Poucet d'affronter un monstre - l'Ogre -, d'autant
plus effrayant qu'il cache son
envie de chair fraîche sous une face humaine. Après
sa création en Province le 7 décembre dernier, ce
spectacle plein de cruauté vient
faire frémir le public de la Cité de la Musique, mais
aussi le venger des humiliations de son enfance, tant le cadet de
la famille a ici le beau rôle !
Sur scène, l'ensemble Ictus, dirigé par Georges-Elie
Octors, déploie
son effectif chambriste : flûte, flûte piccolo, flûte
basse, clarinettes basses, clarinettes en si bémol, clarinettes
en mi bémol, violons, violoncelles, contrebasse, guitare
électrique, percussions, synthétiseurs ainsi qu'une
bande électronique. Si les premiers accords rappellent le
bûcheronnage qui fait vivre la famille dans le conte de Perrault,
la musique ne souhaite
pas vraiment s'attacher aux mots ; souvent nourrie de sons rugueux
(vents), heurtés (tapotements de doigts) ou raclés,
elle passe d'un état d'urgence au silence parfois complet
(la découverte du domaine de l'Ogre). L'uvre fait appel
à des conteurs aux voix familières : Edith Scob
et Michaël Lons-dale - voix enregistrées et métamorphosées
par un traitement électronique. Enfin, Happy End ne
serait pas complet sans la projection du film d'ani-
mation du plasticien et vidéaste Hans Op de Beeck.
Si la partition prend
de la distance avec le drame, pour sa part, l'image cherche à
nous en rapprocher : le temps du conte (caillou, forêt, fougère)
alterne avec celui
de l'ouvrier moderne (immeuble banlieusard, escalators, radio-réveil),
tandis que des mots se mêlent aux dessins en noir et blanc,
d'une
douce mélancolie, auxquels on reste difficilement insensible.
Les points communs sont nombreux avec Machinations, un spectacle
plus ancien (première version créée au festival
de Witten, le 6 mai 2000) proposé quelques jours plus tard
au Centre Pompidou : la présence de diseuses - Sylvie
Levesque, Donatienne Michel-Dansac, Sylvie Sacoun
et Johanne Saunier -, d'un écran vidéo au-dessus
de chacune d'elle - où apparaissent parties du corps, matières
variées et objets divers captés par la mini caméra
surplombant les quatre tables -, ou encore de l'ordinateur - placé
sur le côté, Olivier Pasquet manipule régulièrement
le flux et le timbre des voix. Si la machine antérieure au
XXe siècle (automates, mécaniques, etc.) sert de fil
conducteur à cette heure pleine d'humour et d'angoisse, la
mise en forme recourt à des phonèmes qui s'assemblent
peu à peu en contrepoint, à des bribes de discours
parasités (balbutiements, toux, etc.), "comme une
petite histoire concise et imaginaire de la naissance des langues
et d'affects qui y sont liés".
Laurent Bergnach
|