Du son au signe
de Jean-Yves Bosseur

Alternatives, 2005 - 143 pages

Depuis toujours ou presque, le compositeur a souhaité garder une trace
de ses idées sonores, et surtout trouver le moyen de les communiquer au mieux à ses futurs interprètes. "La musique, disait Stravinsky, c'est d'abord de la calligraphie". Si l'on s'en tient à l'Occident, les premiers documents
de notation musicale nous ramènent en Grèce, trois millénaires avant notre ère. Peu à peu, la cantillation hébraïque et la récitation byzantine ont conduit à l'apparition des neumes - sous forme de points ou d'accents, selon leur origine géographique -, utilisés dès le VIIème siècle, et qui perdureront jusque dans l'art des maîtres-chanteurs allemands, au XIVème.

Déduite des neumes primitifs, vint ensuite l'ère de la notation carrée,
en usage chez les troubadours du XIIème siècle, puis diverses autres
graphies - noire, mesurée, blanche - qui préciseront la notion de mode, de silence, de tactus, etc. Les lignes, dont le nombre variait sous Gui d'Arezzo, les portées elles-mêmes (jusqu'à quatre, en ce qui concerne les partitions pour clavier, à la Renaissance) finissent également par s'aligner sur une norme commune, au XVIIème siècle. Dans cette lente évolution vers la standardisation, il faut signaler le rôle de l'imprimerie qui élimina les ligatures et favorisa la note ronde - de juxtaposition plus aisée - au détriment du carré et du losange.

On sait ce que les compositeurs du XXème siècle ont apporté en
musique. Sur les traces pleines de fantaisie de Satie, nombre de nos contemporains ont aussi révolutionné la notation. Ainsi, Lourié fragmente
sa partition (Formes en l'air, 1923), Feldmann glisse des chiffres dans
trois bandes superposées (Intersection 3, 1953), Dallapiccola dessine
des branches d'arbres (Concerto fatto per la notte di Natale, 1956), Ligeti représente par des masses noires des clusters à réaliser sur orgue (Volumina, 1961-62), Kagel signale par diapositives à ses musiciens des chiffres correspondant à des caractéristiques de jeu, qu'ils découvrent en même temps que le public (Prima Vista, 1962-64)... En définitive, alors que certains inventent des signes pour préciser l'exécution de nouveaux effets (Schönberg, Boulez), d'autres favorisent en parallèle une implication subjective de l'interprète, comme pour cette partition de December 52 - Earle Brown -, feuille unique barrée de traits verticaux et horizontaux de longueurs et d'épaisseurs différentes. Peut-être pour rappeler que
tout art doit garder à l'esprit les pouvoirs de l'improvisation...

Jean-Yves Bosseur, docteur en philosophie esthétique, enseignant
en composition, auteur de plusieurs livres et de nombreuses pièces de concert, nous entraîne de la première notation alphabétique (une lettre
pour une note) aux expériences limites de l'Ecole de Darmstadt, avec
des passages plus pointus comme celui consacré aux ornements et agréments de l'époque baroque. Les nombreux extraits de partitions illustrent généreusement les étapes de cette histoire passionnante.

Laurent Bergnach