le destin russe et la musique :
un siècle d'histoire
de la Révolution à nos jours
de frans c. lemaire
Fayard, 2005 - 736 pages
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Avec Le destin russe et la musique : un siècle d'histoire
de la Révolution à nos jours, Frans C. Lemaire
poursuit une investigation passionnante, entre-prise il y a une
dizaine d'années en publiant La Musique du XXème
siècle en Russie et dans les anciennes Républiques
soviétiques. Opposant dès la préface les
personnalités de Chostakovitch et Khrennikov, "grand
inquisiteur totalement dévoué au parti",
il désigne l'importance que prendra l'évocation du
grand compositeur dans cet ouvrage. Après un rappel succinct
et indicatif de la situation historique russe à l'avènement
du XXème siècle, un survole clair et concis des divers
courants poétiques qui l'animent, comme le Symbolisme et
le Décadentisme, Lemaire s'engage plus avant dans son sujet,
au départ des débats fin de siècle des
cercles esthétiques russes dont émane la revue Mir
Iskustva - soit Le Monde de l'Art - en octobre 1898,
qui privilégiait une approche intellectuelle tout en laissant
la porte ouverte
à une problématique philosophique et religieuse ;
la musique y ferait son entrée un an plus tard avec la traduction
de textes de Wagner, ce rêveur d'une uvre d'art totale,
débouchant sur les utopies de Kroutchonykh et Malevitch,
et dont Wyschnegradsky sera l'héritier. De là sont
issus des hommes dont on parlerait beaucoup : Bakst, Diaghilev,
Benois, Brioussov, etc. Parallèlement au grand succès
que rencontre en Russie le théâtre de Maeterlinck,
la musique contribue au Symbolisme par la mélodie et l'opéra.
Ainsi, l'art du nouveau siècle s'édifie-t-il sur
ce que l'auteur appelle
l'héritage wagneroscriabinien. Le lecteur trouvera
ici des éclaircissements précieux sur les compositeurs
et les courants que Le Sacre du Printemps en 1913 et les
suites de la Révolution de 1917 éclipseront. Comme
Rosla-vets qui, dans son 3ème Quatuor à cordes,
invente un système "appelé à remplacer
le système classique" au moment même où
Schönberg écrit
les Cinq pièces Op.23 et la Sérénade
Op.24 qui affirment le dodécapho-nisme (1923/24) ; ou
encore Lourié qui, bien avant la pansonorité
de Wyschnegradsky, aborde les quarts de ton (1912), Obouhov qui
explore
les douze sons non redoublés, tandis que les micro-intervalles
seront approfondis par Golyschev. Alors qu'aux progressistes Taneïev
et Liadov succèdent, après la répression de
1905, les conservateurs Glazounov et Ippolitov-Ivanov, deux tendances
perdurent : ceux qui se tournent vers la tradition, ceux qui représentent
l'avant-garde. Medtner et Rachmaninov sont vite rangés comme
des prolongateurs du beau piano, héritiers du 19ème
siècle. Les traditions conservatrices de l'enseignement seront
maintenues à Saint-Pétersbourg par Steinberg, par
Glière à Moscou et Kiev, tous deux grands pédagogues.
Scriabine, élève de Taneïev et Arenski - l'ouvrage
se penche sur son vaste projet, influencé par la théosophe
Elena Blavatski - apparaît en marge; son influence se fera
sentir sur la musique pour piano des jeunes compositeurs : Miaskovski,
Prokofiev, Lourié, Mossolov, Krein, Gnessine ; et sur les
wyschnegradskystes comme Roslavets et Obouhov.
Après avoir fait transparence sur le rôle de Lounatcharski,
Lemaire n'omet pas d'analyser les effets de la nationalisation des
opéras et théâtres, nous faisant suivre le parcours
de Stanislavski, du Bolchoï à son propre Opéra
Studio, ceux de Meyerhold et surtout de Komissarchevski, figure
essentielle du renouveau russe de la mise en scène d'opéra,
dont fut particulièrement marquant le Lohengrin cubiste
de 1918. Cette période de relative ouverture fit entendre
Der ferne Klang de Schreker en 1926, Wozzeck de Berg
en 1927, Jonny spielt auf de Krenek en 1928 et même
Renard de Stravinsky
qui avait pourtant abandonné sa patrie, n'excluant pas que
Tosca soit rebaptisée Le combat pour la Commune
ou qu'Une vie pour le Tsar devint Pour le marteau et la
faucille, côtoyant La Petrograd rouge de Gladkovski,
l'oratorio La Route d'Octobre réalisé par un
collectif d'étudiants composi-teurs du Conservatoire de Moscou,
et les premiers films dits de propa-gande. Parallèlement,
de 1923 à 1932, l'AMC (Association de Musique Contemporaine)
jouait Miaskovski, Prokofiev, Mossolov - Zavod devint l'u-vre
emblématique du constructivisme soviétique -, Feinberg,
Knipper, mais aussi Debussy, Poulenc, Hindemith, Gedike, Ravel,
Milhaud, et Bartok.
Bien sûr, nous traversons les tourmentes du règne
de Staline,
détaillées en trois chapitres : Le déclin
des utopies (1927-1935), L'affaire Lady Macbeth de Mzensk
et Les épreuves de la guerre et de la paix (1938-1953),
dont Chostakovitch est le personnage central. Lorsqu'il a vingt,
il en-tend le répertoire énoncé plus haut,
mais aussi le jazz - musique forcément prolétarienne
avant que la conférence de 1929 la dise dégénérée
- devenu Djass soviétique. Le triste épisode
des grandes purges commençant fin 1934, sa Lady Macbeth
de Mzensk connaîtra plusieurs condamnations, autant d'obstacles
à l'épanouissement du compositeur, qui sans eux,
aurait sans doute réalisé son projet d'une Tétralogie
sur la femme russe, cycle autant naturaliste et féminin
que le Ring avait été masculin et mythi-que.
Pour l'auteur, l'Affaire coupe les ailes d'un jeune musicien
qui aurait pu devenir le plus grand compositeur d'opéra du
20ème siècle. Avec la création d'un 1er
Quatuor à l'automne 1938, Chostakovitch se réfugiera
dans l'écri-ture d'un vaste cycle conçu comme un journal
intime - témoignage de son exil intérieur -
dont il cacherait certains opus jusqu'à la mort de Staline.
Car le peuple d'URSS apprendrait en 1953 que son Petit père
était mortel, oubliant que Prokofiev l'était aussi,
lui qui s'éteindra cinquante minutes avant le tyran. Prokofiev
est le second grand rôle de cet ouvrage qui accom-pagne le
lecteur dans les aléas de l'émigration, du retour
au pays, de l'exal-tation du régime, des trois Sonates
faussement considérées de guerre, d'une vie
conjugale mouvementée, jusqu'à la condamnation de
1948
et aux tristes dernières années.
Enfin - non sans avoir largement présentées les opinions
et prises de positions choquantes de Stravinsky, grand admirateur
de Mussolini, l'im-portance essentielle des trois émigrations
russes (1881, 1917 et 1922), exposant la belle aventure des Ballets
Russes, ou encore les carrières des compositeurs d'Hollywood
Dimitri Tiomkin ou Lev Termen (Léon Theremin : drôle
de personnage, mi-musicien mi-espion), sans omettre de raconter
Souvtchinsky, Fedorov et Slonimski, figures incontournables dont
la réfle-xion musicologique française a largement
bénéficié - ce livre passionnant parcourt cinquante
ans en quatre actes : Les aléas du dégel (1953-1961),
Des années Khrouchtchev aux décennies Brejnev (1954-1982),
Du long automne de Chostakovitch au printemps postmoderne de
Schnittke (1963-1976) et La musique russe entre modernité
et spiritualité (1965-2005). Les sujets changent : les
visites à Moscou de Luigi Nono, la carrière de Rodion
Chtchédrine, la figure de Vladimir Vyssotski, et une interrogation
sur ce
que pourrait être l'esthétique des dernières
années soviétiques, puis des premiers temps de la
nouvelle Russie. Dans Les juifs et la musique russe, les russes
et la musique juive, l'auteur résume quelques aspects
de sa récente étude sur Le Destin juif et la musique,
tandis qu'à partir des figures emblématiques de la
Russie d'avant-garde, les poétesses Anna Akhmatova et Marina
Tsvetaieva, il aborde la création musicale féminine
- La musique russe au féminin -, exposant les travaux
de Zara Levina, Verdina Shlonsly, Elena Firsova, Sofia Goubaïdoulina,
et le destin "singulier et solitaire" de Galina
Oustvolskaïa. Autre qualité de cet essai : les dernières
cent cin-quante pages sont occupées par des biographies précises
et détaillées
de près de quatre-vingt compositeurs russes et soviétiques,
faisant de
cette somme un outil précieux, même si, après
sa lecture, la phrase de Tioutchev demeure - "On ne peut
comprendre la Russie, il faut y croire".
Bertrand Bolognesi
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