Jacques Rouché,
L'homme qui sauva l'Opéra de Paris
de dominique garban
Somogy, 2007 - 240 pages
article publié avec l'aimable autorisation
de La Théâtrothèque
[ theatrotheque.com
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Jacques Rouché (1862-1957) reste un cas à part dans
l'histoire industrielle de la France et de l'Opéra de Paris
dont il fut le directeur pendant plus de trente ans, de 1913 à
1945. L'homme était, osons le mot, béni des dieux.
Haut fonctionnaire, homme d'entreprise, vrai gestionnaire au sens
inné des affaires très pointu, mécène,
mondain, écrivain à ses heures, éditeur, ami
des artistes toutes disciplines confondues, homme de théâtre
complet car se passionnant pour tout : mise en scène, décors,
costumes, éclairages, cinéma, danse. Le gotha artistique
et intellectuel était, de plus, régulière-ment
invité à ses brillantes soirées données
dans son Hôtel particulier
de la rue de Prony.
Il est vrai que son mariage avec une riche héritière
le mettait pour long-temps à l'abri du besoin. Ce qui ne
l'empêcha nullement, en vrai visionnaire, de reprendre l'entreprise
de sa belle-famille, de se lancer dans l'industrie cosmétique
(les parfums L-T Piver, c'était lui !) et, s'entourant des
meilleurs spécialistes de son temps, de devenir sans doute
l'homme d'affaires le plus moderne, le plus original, mais aussi
le plus riche de son époque. Une telle fortune ne pouvait
somnoler en banque. Il l'a mis au service de l'Art et du rayonnement
culturel français.
En 1913, il prend la direction du Palais Garnier, entreprise à
l'époque pres-que privée, largement déficitaire
(déjà !) aux subventions d'Etat quasi nulles. C'est
donc avec ses deniers personnels que Jacques Rouché va financer
en grande partie les quelques 160 spectacles qu'il montera. Un record
de longévité dans le mécénat ! Un politique,
sans rire, affirma même que
"Jacques Rouché subventionne l'Etat pour avoir l'honneur
de diriger l'Opé- ra". Un million de francs de l'époque
par an, ce n'est quand même pas rien.
Le livre original de Dominique Garban peut se lire d'un traite
ou à doses homéopathiques. Le lecteur plus passionné
de chant que de danse, de théâtre ou de peinture que
de musique trouvera chaussure à son pied,
car l'ouvrage, divisé en cinq gros segments, permet à
chacun de retrouver tel visage connu, de Cocteau à Lifar,
de Germaine Lubin à Georges Thill,
d'Honegger à Poulenc en passant par Furtwängler, etc.
Si l'époque noire
de la guerre est rapidement et sobrement traitée - dans la
belle chronologie en fin d'ouvrage -, on aurait aimé quand
même en savoir plus sur les rela-tions de Rouché avec
l'occupant nazi. Bayreuthien de toujours, grand ami
de Richard Strauss, on ne lui pardonnera pas, à la Libération,
son voyage
à Vienne, fin 1941, pour fêter le 150ème anniversaire
de la mort de Mozart. Comme aussi l'invitation (vraiment forcée
!?) de l'Opéra de Berlin en mai de la même année
avec à sa tête un Karajan plus teuton que nature. Ne
pou-vait-il aussi s'insurger contre la nomination d'Abel Bonnard
(vrai collabora-teur des grandes heures de Vichy) à ses côtés
? Les deux vont donner à Serge Lifar (pas très blanc-bleu
lui aussi, le ténor Georges Thill nous ayant assuré
que c'est Lifar lui-même qui a fait visiter l'Opéra
de Paris à Hitler !) ses plus grands succès. Après
trois interrogatoires que l'on peut imaginer musclés et un
semblant de procès où défila toute l'intelligentsia
hexago-nale, Jacques Rouché, blanchi et meurtri, licencié
de son poste (là était l'erreur historique, la suite
donna raison à ses partisans), il se retira dans son Hôtel
particulier. Sa mort en 1957 passa inaperçue, comme il l'avait
souhaité.
Ce luxueux livre, au style alerte, de lecture facile, à
la riche iconographie, dévoile aussi l'homme plus intime,
s'émerveillant de tout et de rien, géné- reux
toujours, autoritaire ou secret, avec ses hauts et ses bas, comme
tout un chacun. Un dernier hommage, grandiose et coloré.
Il le méritait bien.
Christian Colombeau
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