Correspondance romaine
de Gabriel Pierné

Symétrie, 2006 - 414 pages

Célébré comme un des grands espoirs d'une école française encore influente, Gabriel Pierné (1863-1937) se voit récompensé par un séjour à
la Villa Médicis, dont rend compte le présent ouvrage - presque au jour le jour et de façon paradoxale pour quelqu'un qui écrivait du voyou Debussy : "Il ne faut jamais voir l'homme, on est presque toujours désillusionné". Correspondance romaine regroupe cent trente-huit lettres rédigées sur
cent dix-sept semaines, du 29 décembre 1882 au 25 mars 1885, alors
que le jeune homme est loin de Paris et de ses parents. C'est principale-ment à eux qu'il s'adresse, leur contant son quotidien mais aussi divers voyages à Capri, Royan ou dans les montagnes Sabines. Qu'on soit ou
non sensible à la musique de l'élève de Massenet et de Franck, c'est
l'éveil d'un compositeur qu'on découvre avec intérêt, à travers des
courriers souvent rehaussés de petits dessins.

Ce dernier à plusieurs vies simultanées. Il est d'abord juge du travail d'autrui, passant en revue différentes partitions avec insolence et humour : Sémiramis ("musique assommante !"), La Somnambule ("de jolies choses, mais beaucoup ont vieilli"), Lakmé ("c'est bien laid"), La Walkyrie ("je serais désolé de faire des opéras comme cela !")... - Wagner reste pourtant parmi ses préférés, avec Händel et Beethoven. Malgré la crainte de paraître jaloux ou immodeste, il n'épargne pas non plus les interprètes : ici, un pianiste
qui joue Chopin avec un style de machine à coudre, là, une chanteuse aux coups de gueule copieusement applaudis. Le jeune musicien est aussi, bon gré mal gré, l'animateur des après-midi entre pensionnaires ou de soirées mondaines. C'est enfin un créateur qui rend compte de sa peine
sur les œuvres en cours et multiplie les récriminations envers Leduc,
son éditeur mauvais payeur.

Cependant, l'apprenti homme d'affaires - "faites chanter à vos élèves les œuvres de votre fils !" - reste un adolescent qui fait douloureusement son apprentissage du monde. S'il allège son récit en évoquant les surnoms et les blagues potaches qui mettent en joie la Villa, nous compatissons à
ses tentatives d'attendrir la directrice ou la maison Pleyel, face aux difficul-tés rencontrées : le manque d'argent, le froid, la vermine, la maladie voire
la mort. Détails triviaux ou historiques, naïveté et certitudes, pensées pro-fondes et mauvaise foi se succèdent, donnant à l'ensemble une énergie juvénile, et nous attachant à un amateur de dompteurs et d'acrobates
qui dit adieu ici aux plus belles années de sa vie

Laurent Bergnach