Passages
De la renaissance au baroque
de Philippe Beaussant

Fayard, 2006 - 232 pages

Il est des moments de l'histoire où tout semble s'accélérer :
non seulement les événements, mais les pensées des hommes et leur transcription dans l'art. C'est ce qui se passe entre 1560 et 1610, années
de passage entre la Renaissance et cette période baroque dont Philippe Beaussant est un spécialiste. Après des ouvrages sur Couperin, Rameau
et Lully, le romancier et musicologue ne regarde pas ici la vie de compo-
siteurs au microscope, mais s'interroge sur une époque charnière, riche
en changements et transformations esthétiques, dans le domaine de la peinture et du théâtre.

Ainsi, à quoi tient l'originalité du Tintoret, auquel l'Arétin reprochait de
peindre trop vite ? C'est qu'il s'évertue à ce que tout nous apparaisse com- me en train de s'accomplir, à l'instant où nous le regardons et - selon les mots de l'auteur - "comme si chaque personnage était surpris dans son
élan, dans la torsion de son corps, dans la manifestation de sa stupeur ou
de son effroi"
. Si le geste était entré dans la peinture depuis des siècles, si nous voilà désormais habitués aux pouvoirs photographiques, Beaussant nous demande de retrouver une certaine naïveté pour comprendre ce qui
a gêné dans cette innovation : "il n'était plus désormais suffisant de figurer
le bras qui se tend : il fallait que le coup de pinceau aille aussi vite ; ou du moins qu'il le suggère, non par le motif peint seulement, mais par la ma-nière dont il est peint"
. Autrement dit, c'est l'adéquation du geste de l'artiste avec ce qu'il veut montrer. De même Véronèse, peintre des festins et des banquets, du collectif et de l'individuel, joue-t-il avec la symbolique et la représentation dans Les Noces de Cana, pour une réflexion identique sur
le Temps - "l'installation dans l'espace de l'instant précis où la tragédie est en train de basculer". Et pour saisir l'instant, Le Caravage, usant juste de l'ombre et de la lumière, ira plus loin encore.

N'oublions pas Le Tasse qui intègre la tragédie dans l'épopée et Monte- verdi qui en fait l'opéra. Si la polyphonie s'élabore lentement au fond des monastères à partir du IXe siècle, le XVe verra son raffinement à son apo-gée. On sait combien le père de L'Orfeo contribua à l'évolution du madrigal pour en faire ensuite éclater les règles, au service de l'émotion (l'affetto),
soit l'instabilité dans un art jusque-là en quête d'une perfection à l'image divine. De même que des reproductions nous remettent en mémoire des tableaux célèbres, le CD (48' 05'') accompagnant l'ouvrage vient illustrer
la musique évoquée par des chapitres clairs et passionnants.

Laurent Bergnach