Les musiques du chaos
de Nicolas Darbon

L'Harmattan, 2006 - 250 pages

Pour illustrer la théorie du chaos, on connaît peut-être l'aphorisme du physicien Benjamin Franklin (A cause du clou, le fer fut perdu (…) A cause du cavalier, la bataille fut perdue), mais plus certainement l'expression effet papillon du météorologue Edward Lorenz, devenue sa métaphore la plus courante depuis 1972. Ce battement d'aile au Brésil, qui provoquerait une tornade au Texas, illustre à merveille la non infaillibilité du système prévi-sionnel lorsque ce dernier oublie de prendre en compte la variation la plus infime qui soit. En musique comme en Histoire, au milieu des phénomènes les plus ordonnés, l'inattendu a donc toujours sa place et représente même une force puisqu'au liberticide ordre des choses séduisant Stravinsky ré- pond le salvateur bruit est du son en formation varésien, annonçant
Ligeti, Xenakis ou Levinas.

Ouvrant des pistes multiples de réflexion, l'ouvrage de Nicolas Darbon est un reflet alerte de notre monde contemporain. Dans une première partie, le compositeur et musicologue retrace l'émergence du chaos, versant maréca-geux de l'harmonie, dans un XXe siècle dominé par le triumvirat punk-hard-metal de la contre-culture. Attendez-vous ici à croiser les noms de Jimmy Hendrix, Sid Vicious, ou encore Marylin Manson puisque l'Anti-Orphée, en osmose avec un monde à la civilité de façade, pousse son cri transgressif.

Une seconde partie aborde la tendance du chaosisme - ce Chaos-monde cher à Glissant -, qui voit les arts actuels s'imprégner des éclats, des chocs, des fusions d'une vie originelle à la frontière de la science classique. Pas étonnant que Jonathan Harvey évoque une révolution dans la lignée de la relativité, et que les œuvres de tant d'autres se réfèrent aux phénomènes
du Cosmos - La Tempesta d'après Giorgione (1976-77) puis Saturne (1978-79) de Dufourt, Noir de l'Etoile de Grisey (1989-90), Entre le galet et la dune de Reynolds (1993), Far and Brilliant Night de McNabb (1999), Le Quark et
le papillon
de Lemaître (2004), etc.

Après la lecture de ce livre, les attracteurs étranges et autres turbulences seront débarrassés de leur mystère, et surtout le terme de fractales, ce néologisme inventé par Benoît Mandelbrot pour désigner la structuration déterministe, à l'origine d'une complexité souvent monstrueuse (chou-fleur Romasnesco, fougère, poumon, etc.), auquel l'auteur consacre sa troisiè- me et dernière partie. Comportant un rapide descriptif ou au contraire une analyse fouillée - Battle de Pape (1996) et Serenbib de Murail (1991-92) -, les œuvres émaillant ces pages prouvent, s'il en était besoin, combien la musique demeure l'art du temps, et l'Art une vaste cornue en ébullition.

Laurent Bergnach