MéCèNES ET MUSICIENS
de Myriam Chimènes
Fayard, 2004 - 780 pages
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Entre 1871 et 1940, sous la Troisième République,
toute une noblesse dépossédée du pouvoir politique
souhaite être associée à un domaine prestigieux
et, comme ses homologues de la Renaissance, pouvoir passer à
la postérité en compagnie du nom d'un artiste. C'est
grâce à ce mécénat que toute une vie
musicale parisienne peut alors se développer - dans les riches
appartements du Nord-Ouest de la capitale -, avant la première
commande d'Etat de 1938.
La Grande Saison des salons, qui dure de mai à juin,
est le symbole de
ce que le concert privé peut avoir de déplaisant :
lieu de mondanités où
la musique n'est qu'un alibi (les papotages gênent l'artiste),
occasion de jalousies et de rivalités (on retient Chaliapine
trois mois à l'avance), il est
un écrin au snobisme. Diaghilev qui sut en jouer pour la
promotion des Ballets Russes, la folie wagnérienne qui enflamma
les âmes mêmes les moins mélomanes, en sont des
exemples célèbres. Quel est la frontière entre
promotion sociale et courtisanerie ? Si les échanges d'intérêts
sont souvent mutuels entre mécène et artiste (financier,
publicitaire...), encore ce dernier doit-il fixer les limites de
son amour propre. Comme dirait Chabrier, il y a salons et salons
- lequel ne s'imagine pas écrire des romances telles que
Les Gros Dindons ou La Ballade des cochons roses !
La personnalité du mécène joue donc beaucoup,
avec ses bons et ses mauvais côtés. On peut être
une femme du monde bonne musicienne, que son rang interdit de se
produire en public, une de ces "dames qui rotent l'hiver
dans les salons" (encore Chabrier), ou qui espère
qu'un Maître voudra bien s'inspirer des vers du jeune poète
de la famille. On peut être Marguerite de Saint-Marceaux,
recevoir tous les vendredis - pendant presque cinquante ans -, avec
tenue de ville exigée, uniquement des gens qui savent
"faire quelque chose". On peut être la comtesse
Greffulhe, créer la Sociétés des grandes auditions
musicales, et laisser Isadora Duncan retirer son cachet chez la
concierge. On peut être la Princesse Edmond de Polignac, recevoir
Poulenc ou Prokofiev, demander les conseils de Nadia Boulanger,
avoir commandé une vingtaine de partitions entre 1912 et
1940 (sa "collection")
et être traitée de détestable mémé
par Szymanowski, de charogne par Weil pour des histoires
d'argent...
Quand le lieu se prête à la communion musicale, le
temps se passe à déchiffrer une partition pour se
préparer à sa première audition au théâtre,
à entendre des uvres étrangères (Ravel
découvrant très tôt Schoenberg, chez les Clémenceau),
ou même à en écouter sans nom de compositeurs
au programme (concert de la Société Musicale Indépendante,
le 9 mai 1911). N'oublions pas non plus les soirées intimes
organisées par des professionnels : éditeurs (Durand),
musiciens (Casals, Sarasate, Ysaÿe )
et bien sûr compositeurs (le Groupe des Six chez Milhaud,
Duparc, Gounod...)
C'est peu dire que l'on croise du (beau) monde dans le livre de
Myriam Chimènes ! Trop peut-être, car malgré
l'épaisseur du livre, on ne s'attend pas à cette profusion
d'hôtes et d'invités, de dates et d'uvres...
En digne musicologue et directrice de recherches au CNRS, l'auteur
nous livre un ouvrage aux mille détails, qui raviront les
spécialistes de l'histoire musicale mais aurait gagné
à être réduit d'un bon quart pour un public
de simples mélomanes. Malgré cette réserve,
il faut la féliciter d'avoir largement levé
le voile de ce qui était considéré comme la
petite histoire et de nous faire prendre conscience, in facto,
de ce que notre patrimoine devait à ces impresarii privilégiés.
Samuel Moreau
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