CHOSTAKOVITCH ET STALINE
de Solomon Volkov
Editions du Rocher, 2005 - 360 pages
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L'auteur nous en avertit dans l'avant-propos de son ouvrage :
on n'y trouvera pas d'analyses détaillées de la musique
de Chostakovitch (1906-1975), mais plutôt le portrait d'un
artiste dans la paume de Staline, attendant que cette puissante
main se referme pour le broyer. Mais, comme Nicolas 1er avait su
charmer Pouchkine pour le pousser à servir l'idéologie
gouvernementale, l'ancien séminariste et poète que
fut Staline à seize ans avait l'amour de l'art et l'art de
la récupération politique ; il joua pendant deux décennies
au chat et à la souris avec un des génies précoces
de la Russie, accusé longtemps de formaliste, et s'en servant
au gré des événements.
Il faut dire qu'en 1930, le suicide de Maïakovski qui ne supportait
plus
d'être un fonctionnaire de la poésie, fut un
avertissement pour le Guide ; désormais, il fut vigilant
à ne pousser à bout ni Boulgakov, ni Pasternak
que l'Occident admirait, mais se débarrassa sans hésitation
de Meyerhold et Babel en 1940. Donc, s'il fut à l'origine
- à la suite du premier opéra,
Le Nez, qualifié de bombe anarchiste - d'un
article célèbre de la Pravda dénonçant
le galimatias musical représenté par Lady
Macbeth de Mzensk (1936), Staline ne désigna jamais ouvertement
ses ennemis - à l'inverse
de Hitler avec ses expositions sur l'art dégénéré
- respectueux de l'opéra,
du ballet, et de certains artistes, considérés comme
des Iourodivy - ces bienheureux, innocents ou fol
en Christ qui, sans peur ni respect des conventions, disaient
leur fait aux puissants. Mais Chostakovitch paya
cher son absence de courtisanerie.
Chassé du Conservatoire dans les années 20, peu distingué
au concours international Chopin de 1927, Chostakovitch connut de
grandes épreuves artistiques et intimes (mort du père,
disparitions de connaissances) dans
sa jeunesse. La composition devint un moyen de gagner sa vie, mais
dans un contexte de commandes indigestes et de censure qui mit ses
nerfs à fleur de peau. Souhaitant conserver son intégrité
d'intellectuel, il se coupa également des manipulations médiatiques.
De fait, au fur à mesure que
les mailles se resserrent sur sa famille, on trouve dans sa musique
de nombreuses clés plus ou moins visibles, qui vont au-delà
de l'émotion
pure : dans sa Quatrième Symphonie, par exemple, Chostakovitch
cite
un passage explicite de Mahler ("Affliction et tourments,
c'est mon lot pour toujours !") tandis que sa Onzième
caricature des chants révolutionnaires. Mais l'endoctrinement,
la trahison, le chantage semblaient renforcer l'éner-
gie du compositeur qui, le 5 mars 1953, eut le dessus sur son bourreau.
Ce livre de Solomon Volkov, musicien, critique et écrivain,
nous éloigne
de la polémique éditoriale autour de Témoignage,
sorti en France en 1980 et qui nous plongeait déjà
dans la vie du compositeur russe. Même si cer-taines incursions
dans les coulisses du Pouvoir semblent relever de la politique-fiction,
on ne peut mettre en doute les coups reçus et les résis-tances
de nombreux artistes de l'époque, qu'ils soient musiciens
mais surtout écrivains. Un livre documenté, précis,
vivant, et donc passionnant.
Laurent Bergnach
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