americana
histoire des musiques de l'Amérique du Nord
de Gérard Herzhaft
Fayard, 2005 - 282 pages
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Musicologue
et musicien, mais également historien, romancier et auteur
d'ouvrages destinés aux jeunes lecteurs, Gérard Herzhaft
publie chez Fayard une brève et passionnante étude sur
l'histoire des musiques de l'Amérique du Nord, analysant les
influences qui concoururent à former plus spécifique-ment
les musiques populaires nord-américaines. Après sa Grande
encyclo-pédie du blues et le Guide de la country music
et du folk, sans oublier deux Que sais-je ? consacrés
au Blues et à la Country music, cet Americana
nous fait traverser en douze chapitres les différents aspects
du sujet.
Selon un plan strictement vérifiable - présentation
de l'implantation ou de l'immigration du peuple concerné,
histoire de son intégration en Amérique du nord (USA,
Canada et Mexique), évocation de sa culture d'origine et
de
sa musique (fonction, instrumentarium, typicité stylistique,
etc.), exposé
sur la musique qu'il développera sur sa nouvelle terre d'adoption,
analyse du rôle de cette musique dans les divers métissages
musicaux populaires américains, extension de ses influences
dans l'industrie du disque -, seront abordés chacun des acteurs
de ce fabuleux patchwork. En commençant par les études
des musiques amérindiennes par les jésuites et franciscains
au début du 16ème siècle, l'auteur attire notre
attention sur la difficulté de pénétrer plusieurs
siècles après des cultures orales - ce qui n'exclut
pas
la révélation de l'existence de systèmes de
notation musicale aztèques. Il s'interroge sur les fonctions
même de la musique, toujours liée au monde des esprits
et à l'au-delà, soit à des croyances qui en
firent le principal véhi-cule du sacré. S'appuyant
volontiers sur les recherches des ethnomusicolo-gues, notamment
Bruno Nettl, il décèle des influences amérindiennes
dans le blues, la country, le jazz, mais aussi dans la folk d'avant
guerre et jusque dans la musique savante, de Colin McPhee à
Philip Glass en passant par Harry Partch et Elliott Carter.
Des anciennes possessions espagnoles devenues aujourd'hui étasu-niennes
surgiront diverses ballades qui apporteront leur pesant de senti-mentalisme
au folklore nord-américain issu d'une mithridatisation des
styles andalous qui avaient généré la musique
norteño, à travers des épopées
machistes qui amorcent à leur manière le genre Western,
tant littéraire que cinématographique. Sans oublier
les traditions métissées
de la côte caraïbe (huesteco, arribeño, veracruzno),
Herzhaft poursuit son investigation en sondant les conséquences
musicales de la présence française au Nouveau Monde,
et plus précisément au Canada où le colon français
de la fin du 17ème siècle est souvent perçu
comme un jouisseur débauché, sans omettre d'explorer
la culture cajun.
L'arrivée de la musique britannique fut différente
des françaises et espa-gnoles, son rôle principal ayant
été d'accueillir les membres des diverses sectes religieuses
protestantes. On observe de nombreuses différences entre
le Nord et le Sud anglo-américain. L'auteur explique ces
différences par un bref rappel des origines des colons -
origines sociales et nationales (anglaises ou celtes). Si les colons
aristocrates nourrissent une passion pour la musique savante des
cours européennes, les ouvriers et paysans importent les
chansons de leur région, les adaptant à la réalité
américaine et à leur quotidien, les laissant féconder
par les chants amérindiens et les danses africaines, lors
de l'esclavage. Ces musiques seront éditées, sous
forme de partitions et de méthodes.
De la Society for the Propagation of the Gospel aux Singing
schools sudis-tes en passant par l'aventure des Shape notes
des Camp Meetings, c'est vers l'univers afro-américain
que s'achemine ensuite cet essai, explorant la disparité
des origines africaines, une disparité ethnique qui s'explique
par
le fait que les trafiquants européens (négriers) se
soient approvisionnés en esclaves sur l'ensemble du continent
africain - les pays producteurs pour les Pays Bas et l'Angleterre
vers l'Amérique du Nord et les Caraïbes furent, entre
1619 et 1660, la Sierra Leone, la Guinée, le Liberia, la
Côte d'Ivoire,
le Ghana, le Dahomey, le Togo, le Bénin, le Niger et le Gabon,
tandis qu'au milieu du 18ème siècle, le Mozambique,
Madagascar et Zanzibar devinrent les plus grands fournisseurs. Après
une analyse de chacune des diverses traditions mises en relation
par ce triste épisode, l'ouvrage nous conte l'américanisation
des musiques africaines et l'africanisation parallèle
des musiques américaines.
De nombreux épisodes douloureux seront encore évoqués,
comme l'exil des irlandais et des écossais, les diverses
crises politiques polonaises, le joug orthodoxe tsariste sur l'aristocratie
catholique balte, les dévastatrices invasions napoléoniennes
qui chassèrent outre Atlantique de nombreux Allemands et
Autrichiens, les pogroms d'Europe centrale, mais aussi les histoires
moins connues des Melungeons - esclaves turcs prisonniers des Espagnols,
emmenés au 16ème en Amérique du Nord, et formant
une large communauté dans les Appalaches ; ils seront continuellement
persécutés et n'obtiendront le droit de vote qu'en
1960 -, des premiers ouvrier chinois venus aux USA percer les Rocheuses
dans des conditions inhumaines, etc. Un passionnant chapitre se
penche sur la musique d'Hawaï qui influencera considérablement
toutes les musiques populaires américaines du Nord. Elle
est constituée de chants usant d'effets de registration et
de voix mixtes, accompagnés par des churs et quelques
rares instruments, comme les tambours en peau de requin (pahu),
diverses percussions et des casta-gnettes en os. Bien sûr,
cette musique change au contact des occidentaux, surtout à
cause des cantiques chrétiens amenés par les missionnaires.
Les contremaîtres portugais amènent leur traditionnelle
braguinha vite transformée en ukulélé.
Les vaqueros mexicains révolutionnent la musi-
que hawaïenne : de vieilles ballades andalouses mêlées
à des mélodies nahuatls créent un yodle hawaïen
caractéristique qui aura un grand impact sur les chanteurs
de country music. La guitare arrive également par le biais
des mexicains. Vers 1870/80, les hawaïens la maitrisent au
point d'en trans-former le jeu. On sait quelle vogue connaîtrait
dès le début du 20ème siècle le style
hawaïen sur tout le territoire des USA, puis en Europe.
Pour finir, c'est à révéler l'histoire de
la commercialisation des musiques populaires que s'emploient les
derniers chapitres du livre, retraçant celles du music-hall,
des orchestres de cuivres, de la comédie musicale, des minstrels
shows et du genre blackface, du vaudeville qui
aurait un ascen-dant considérable sur l'ensemble du cinéma
étasunien - réunissant tou-jours du burlesque, du
suspens, un peu d'histoire continentale (western) et des acrobaties
(l'on dit cascades, aujourd'hui ), des Medicine shows,
jusqu'à l'arrivée du Ragtime et du Jazz et la vaste
documentation rassemblée grâce au succès rencontré
par Victoria et Columbia, les deux premières grandes firmes
qui éditèrent des disques de musique populaire américaine.
Bertrand Bolognesi
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