Je ne suis pas le fruit du hasard
de Roberto Alagna

Grasset, 2006 - 300 pages

Comme le coup de boule de Zidane dans la poitrine de Materazzi a (malheureusement) résonné hors de l'enceinte des stades, le coup de
sang de Roberto Alagna, quittant la scène de la Scala en pleine représen-tation d'Aïda alimenta les conversations du salon au comptoir, soit bien
au-delà des seules baignoires du petit monde lyrique. Pouvait-il en être autrement ? Conservés par la caméra, repassés en boucle sur l'écran
des téléviseurs populaires, ces éclats de fin de carrière - dont on hésite à dire s'ils répondent à une offense ou obéissent à un caprice - furent l'étape décisive (quoique imprévisible) d'années de médiatisation fondées sur l'image de la tradition et du terroir (pub pour une eau minérale volcanique pour le premier, hommage au légendaire ténor d'opérette Mariano pour le second) qui rattachent définitivement de sympathiques garçons à la my-
thologie du Gaulois boudeur et bagarreur - avec La Marseillaise comme point commun supplémentaire. L'Homme n'est décidemment pas une marchandise comme les autres, et ces deux-là récoltaient la sympathie accordée aux grands saints qui ont péché.

Dans cette autobiographie imprimée en fin d'année, le lecteur ne trouvera aucune trace (et c'est tant mieux) de ce fameux soir du 10 décembre, si
ce n'est celle d'étincelles avant l'incendie. Les visites d'un membre du syndicat milanais venu réclamer un pourcentage sur le cachet, puis
celle du capo claque - Si tu veux du succès, il faut payer. Tout le monde
paie : même Domingo, même Carreras
- ne rencontrent évidemment que
le mépris de la part d'un homme qui s'est fait tout seul, ou du moins avec l'aide de ceux qui l'ont encouragé à suivre sa voie, comme sa première épouse qui paye les factures ou encore Rafaël Ruiz, son professeur de chant, qui compare sa voix à un diamant brut qu'il faudra tirer au grand
jour à force de travail.

Et la famille aussi, car si l'on croise ici Caruso, Mario Lanza ou Pavarotti, Roberto Alagna nous invite à rencontrer les anonymes d'une série de générations auxquelles il doit ce qu'il est. Grâce à la vie redonnée aux
aïeux, grands-parents, etc., l'amour pour le chant de ces Siciliens désar-gentés, maintes fois déracinés, devient tangible. Les amateurs de ragots
et de scandales en seront pour leurs frais : agrémenté d'anecdotes pudi-ques ou amusantes, de réflexions citoyennes, ce récit d'un parcours artistique atypique (découverte des films musicaux, débuts à la pizzeria, période Barclay ou période Mozart) est aussi celui d'une initiation à la
vie d'homme d'honneur.

Laurent Bergnach