"Eugène Onéguine" de Piotr Illich Tchaïkovski

Decca, 2007
2 DVD multi-zones

074 3248

"Malheur ! Douleur ! Que mon destin est pitoyable" sont les derniers mots d'Onéguine avant le baisser de rideau. Portant le deuil de l'ami qu'il a tué
en duel, rejeté par la femme qu'il a lui-même repoussée jadis, le jeune homme est en effet bien à plaindre - à l'instar de Tchaïkovski, en plein fiasco d'un mariage de convention au moment de la composition (l'union scellée avec Antonina Milioukova en juillet 1877, à laquelle est promis un amour fraternel, conduit les époux à la séparation bien avant l'achèvement du troisième acte, en janvier 1878). C'est dans un espace ouvert aux allures de huis clos que Robert Carsen nous convie à cette histoire de confusion des sentiments, où les rencontres amoureuses sont chaperonnées et les querelles publiques. Seule réserve à sa proposition : le retour champêtre des faucheurs transformé en cérémonie religieuse, avec bénédiction du pope et défilé d'icônes.

Offrant de beaux ensembles - le duo équilibré de l'ouverture, avec Svetlana Volkova (Larina) et Larissa Shevchenko (Filippyevna), ou le quatuor du jardin -, la distribution convainc globalement. Le chant de Dmitri Hvorostov-sky s'avère très onctueux, tandis que Ramón Vargas (Lenski) se montre clair et direct, sans perdre en élégance. Même clarté de timbre chez Jean-Paul Fouchécourt (Triquet), mais le ténor semble savourer sa présence métropolitaine en étirant son air de façon éhonté. Sergeï Aleksashkin (Grémine), un rien acidulé, possède un grand métier.

Si Elena Zaremba, soprano coloré et charnu, incarne une Olga crédible sans avoir besoin de minauder, Renée Fleming n'attirera pas de pareils compliments : passant du sourire bêta à la grimace inepte, l'Américaine
ne peut se défaire - au mieux - d'une émission variété de luxe digne de Broadway ou de Strauss, - au pire - d'une certaine vulgarité à mille lieux
de la pureté juvénile qui rend Tatiana attachante. Ici, tout est pose et manière. Son grave ne devient intéressant qu'à l'extrême fin, quand le personnage se révèle enfin.

Ennemi de la monotonie, Valery Gergiev explique aux musiciens :
"je pense que le public est heureux d'entendre l'orchestre jouer une musi-
que absolument magique, pas une émotion immédiate. Personnellement, j'aime Tchaïkovski parce qu'il est dangereux. Son écriture est si simple qu'une machine à routine le tue immédiatement"
. A l'exception de l'abus
de rubato accentuant parfois le côté romance de province ou la Polonaise prise de façon endiablée, le chef avance sans excès, afin de mieux nous surprendre, comme pour les prémisses du duel qui se nimbent d'une délicate résignation dramatique

Laurent Bergnach