"La Dame de Pique" de Piotr Illich Tchaïkovski

TDK, 2007
2 DVD multi-zones

DVWW-OPPIQUE

"Excuse-moi, Modia, mais je ne regrette pas du tout de ne pas composer
La dame de Pique, le sujet ne me touche pas". L'histoire du célèbre opéra de Piotr Illich Tchaïkovski commence donc par un refus du compositeur
de se pencher sur la célèbre nouvelle de Pouchkine, et ce malgré l'en-
gagement familial dans le projet d'Alexandre Vsevolojski, directeur du
Théâtre Mariinski : c'est son propre frère, Modeste Tchaïkovski, qui vient
d'en réaliser le livret. Devant cette froideur, la commande d'une partition manque d'échoir à l'obscur Nikolaï Klenovski, lequel imagine, pour plaire
au directeur sensible au faste déployé à Paris par Meyerbeer, de prendre Lakmé pour modèle d'une œuvre de musique légère. Déçu par l'accueil réservé à La Belle au bois dormant, Tchaïkovski revient sur sa décision
et se prend de passion pour le personnage d'Hermann auquel il finit par s'identifier. Au début de 1890, dans son refuge florentin, il écrit en qua- rante-quatre jours ce qui lui apparaît comme son chef-d'œuvre ; celui-ci
sera créé à Saint-Pétersbourg, le 19 décembre de la même année.

Selon le réalisateur François Roussillon, Lev Dodin a souhaité retrouver Pouchkine sous le livret grandement aménagé, soit emprunter le chemin
de la folie plutôt que celui de la mort ; en effet, l'histoire commence où s'achève le destin d'Hermann : dans un asile de fous où il est condamné
à revivre sans répit le drame de sa vie. Radical, le parti pris s'avère des
plus cohérent, notamment à la lumière des mots de l'entourage - effrayant, mystérieux et lugubre, sombre et pâle comme un démon de l'enfer, etc. - et de ceux même du malheureux décrivant sa souffrance, son esprit malade, jusqu'au terrifiant "je suis fou, je suis fou". La danse avec la Comtesse jette même un doute : qui est l'apparition de l'autre ? Où est le réel ? Félicitons Vladimir Galouzine, à l'air ravagé sans trop en faire, d'illuminer cette production parisienne. On lui pardonne quelques dérapages sans doute liés à la concentration d'un jeu intense, tant le chant est puissant, l'aigu sombrement émouvant et très prenant le final à mi-voix.

Si les ensembles déraillent un peu, le format des artistes en présence
est incroyable. Lisa discrètement investie, Hasmik Papian jouit d'un phra-
sé exemplaire, d'une couleur riche, d'un grain toujours nourri et d'un legato évident. Sans pouvoir rivaliser avec une chanteuse plus jeune, la Comtesse d' Irina Bogatcheva ne manque pas de présence, et sa ballade française s'avère profondément nuancée. Le chant de Ludovic Tézier - Eletski - se montre élégant, celui d' Irina Tchistjakova - Macha - large et coloré, tandis que Christianne Stotijn - Pauline - séduit par un joli timbre. Servis eux
aussi par une prise de son excellente, les Chœurs présents sont engagés dans une folie tranquille, presque rassurante. En fosse, l'interprétation de Guennadi Rojdestvenski se révèle très articulée et soutenue dans une
pâte épaisse.

Samuel Moreau