Portrait d'Elliott Carter

Juxtapositions / Ideale Audience International, 2006
DVD multi-zones
8

Comme aucun autre compositeur, Elliott Carter a opéré une synthèse
entre les diverses tendances du XXe siècle. Encouragé par Monsieur Ives
à suivre sa voie, le musicien américain étudie tout d'abord à la Harvard University et à la Longy School of Music ; puis, au début des années trente, sur les conseils de son professeur Walter Piston, il part travailler avec Na-dia Boulanger, s'inspirant alors d'un néoclassicisme proche de Stravinsky ou Hindemith. Durant la Seconde Guerre Mondiale, le lyrisme mélodique de Barber se rencontre dans ses travaux, jusqu'à ce qu'apparaisse son propre langage à la fin de la décennie suivante, bien loin du style américanisant
de Copland ou Bernstein, mais sans adhésion toutefois au sérialisme.

Après 1950, sa musique s'affirme typiquement atonale et rythmiquement complexe, dont le terme modulation métrique décrit les fréquents et précis changements de tempo. Ses travaux de maturité se construisent autour de gigantesques polyrythmies qui mettent en valeur ce contrepoint si cher à la pédagogue parisienne. Comme pour Varèse - une de ses références -, le but n'est ni la séduction, ni le compromis. Sa carrière comporte également des expériences telles que directeur musical des ballets Caravan (1936-40), enseignant à de nombreux postes - Peabody Conservatory, Colombia University, Queens College, Juilliard School, etc. - ou encore essayiste.

Alors que le créateur de What next ? fêtera bientôt son centième anniver-saire, il est amusant de constater que le temps est au cœur de ses pro-pres écrits (La Dimension du temps), de ceux qui lui sont consacrés (Elliott Carter, ou le temps fertile), de même qu'il sert de fil d'Ariane au documen-taire réalisé par Frank Scheffer. Récompensé à plusieurs occasions, ce dernier fait défiler les saisons autour du discours et de l'œuvre de Carter.
Le compositeur - qui a vu l'essor de New York, de l'arrivée de l'automobile
à la propagande publicitaire - souhaite que sa musique soit un reflet de la société, une réflexion sur la sauvegarde de la singularité, comme pour ses nombreux quatuors, par exemple, où il dit rechercher la liberté de l'individu. Conscient de l'importance de la mémoire pour les relations humaines,
de la supériorité d'un temps psychologique, celui qui a mis la fluidité, la texture et la densité au centre de son art évoque également des rencon-
tres avec le cinéma de Cocteau, Eisenstein ou encore Tati. Au terme d'une heure et demie, grâce à sa lenteur attentive à la parole, ce film attachant nous donne des pistes pour ressortir bien vivant du labyrinthe.

Laurent Bergnach