"Doktor Faust" de Ferrucio Busoni

Arthaus, 2007
2 DVD multi-zones

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Né d'un père italien et d'une mère allemande, pianiste et compositeur à cheval entre le siècle du romantisme finissant et celui du dodécaphonis-
me naissant, Ferruccio Busoni (1866-1924) livre une œuvre bien difficile à classer pour ses contemporains et oubliée pendant des décennies. L'opéra y tente régulièrement de réconcilier des influences contradictoires dans un "art vieux et neuf à la fois" nommé nouveau classicisme : Die Brautwahl (comédie fantastico-musicale, 1912), Arlecchino, oder die fenster (caprice théâtral, 1917), Turandot (fable chinoise, 1917) et Doktor Faust qui reste inachevé. S'interrogeant sur le monde de l'illusion, le musicien écrit en
1913 : "La parole chantée en scène demeurera toujours une convention et un obstacle à tout effet de réalisme : pour sortir convenablement de cette contradiction, l'action dramatique, dans laquelle des personnages agissent en chantant, devra dès le départ être basée sur l'incroyable, le faux, l'impro-bable ; de sorte qu'une impossibilité soutienne l'autre et qu'ainsi les deux impossibilités deviennent possibles et acceptables. (...) Introduisez de la danse, des mascarades, de la sorcellerie pour que le spectateur, à tout moment, reste conscient que tout n'est que mensonge délicieux et ne s'adonne pas au spectacle de la réalité".

A l'instar de Goethe qui travaille sur Faust durant plus de cinquante ans, Busoni découvre cette histoire de damnation par l'intermédiaire d'un spectacle de marionnettes, à l'âge de six ans ; comme le poète encore,
il mourra avant l'achèvement du dernier tableau de sa propre vision du mythe. Egalement marqué par le Mefistofele de Boïto, il amorce en 1910
la rédaction d'un livret plus empreint de métaphysique que de philosophie, achevé en quelques jours, fin 1914. La guerre puis l'exil à Zurich reporte à 1916 l'écriture d'une partition dont la conception est ralentie par la maladie. Avec peu de succès, l'ouvrage complété par Philipp Jarnach (élève de Busoni, tenu au courant, presque au jour le jour, de son évolution) est créé à Dresde, le 21 mai 1925. "Serviteur de l'instinct auquel la satiété n'apporte pas de solution", ce Faust sans héroïsme a sans nul doute fécondé Schnittke, Dusapin et Fénelon.

Nous devons à Klaus Michael Grüber, à Philippe Jordan et à l'Opéra
de Zurich cette remarquable production (2006), filmée idéalement par
Felix Breisach. Cerné par des étagères de flacons qui signalent autant la concentration du savant sur sa recherche que le temps qui passe, Thomas Hampson y paraît plus un esthète raffiné (en peignoir élégant, penché sur un bonsaï) qu'un alchimiste poussiéreux. C'est un homme qui souffre, enfermé dans sa prison intérieure. D'une voix très cuivrée, le baryton livre une incarnation convaincante mais pèche par un grave assez pâle et sans grain. De ce point de vue, Günther Groissböck mérite des éloges, mais il manque pour Wagner de l'ampleur qu'il déploie en Maître de cérémonie. Gregory Kunde incarne Mephistopheles avec clarté et puissance. Reinaldo Macias se révèle souple et élégant, tandis que Sandra Trattnigg - bien que pas toujours stable dans cette partition difficile - offre un chant coloré à l'aigu évident.

Laurent Bergnach