|
"Owen Wingrave"
de Benjamin Britten
Decca, 2009
DVD multi-zones
074 3330
|
Comme nous le rappelle Mildred Clary dans son livre sur Britten
(Buchet/Chastel), si Owen Wingrave est rarement présent
sur les scènes lyriques mondiales depuis presque quarante
ans, c'est que, dès sa con-ception, l'ouvrage en deux actes
était destiné à la télévision.
A l'automne 1967, en effet, le compositeur signe un contrat avec
BBC Television - une exclusivité de deux ans, avec le soutien
de John Culshaw, son ancien directeur artistique chez Decca, devenu
directeur de la musique sur la principale chaîne anglaise.
Britten est conscient des ressources d'une écriture musicale
spécifique pour ce nouveau média - pensons notam-
ment à l'Acte I, avec une alternance rapide intérieur
/ extérieur (deuxième tableau) ou ces apartés
du dîner rendus plus intimes (septième tableau) -,
mais il souhaite retenir les leçons des expériences
passées et confie :
"Je suis convaincu que l'opéra doit garder une intensité
musicale à
la télévision. Il ne doit pas devenir un objet que
l'on soumet aux seules
caméras. J'en ai vu pas mal, ils peuvent facilement se révéler
trop raison-nables, trop réalistes. Et puis, on se demande
(du moins, les spectateurs non avertis) pourquoi les personnages
chantent plutôt qu'ils ne parlent.
Il est essentiel de se maintenir sur le fil du rasoir qui existe
entre l'image (laquelle doit, bien entendu, demeurer plutôt
réaliste pour garder cet
impact sur nous) et la tension musicale."
Déjà librettiste de The Turn of the Screw,
Myfanwy Piper est invitée à se
pencher sur cet autre écrit de Henry James, dont le contenu
avait séduit Britten quelques années plus tôt
: un jeune homme issu d'une lignée séculaire de militaires
- les tableaux des glorieux ancêtres prennent le spectateur
à la gorge dès le générique d'ouverture,
Miss Wingrave semble porter un uniforme, etc. - affronte les reproches
de sa famille pour mettre
un terme à cette tradition. En pleine guerre du Vietnam,
il est peu étonnant que le créateur pacifiste soit
revenu à ce qui sous-tend Billy Budd (1951/ 1964)
ou le War Requiem (1962).
Suivant de quelques mois celui de Peter Grimes, l'enregistrement
a lieu
en novembre 1970, avec Britten dans la pièce même du
tournage, à la tête de l'English Chamber Orchestra,
et avec l'excellente distribution choisie
par lui : encadrant Benjamin Luxon (Owen à la détermination
calme, au beau phrasé), on retrouve Heather Harper
et Janet Baker présentes dans The Beggar's Opera
[lire notre critique du DVD], Nigel
Douglas (Lechmere fanfaron), Peter Pears (Philip Wingrave),
etc. Cependant, il faut refilmer certains passages après
mars 1971, lorsque le musicien, déjà déçu
par
la mise en scène qu'il découvrait au fur et à
mesure qu'il dirigeait (Stuart Bradford assurant les répétitions),
se montre furieux du résultat. L'uvre
est diffusée à la télévision le 16 mai
1971, mais Britten rêve déjà de sa future présentation
à Covent Garden, en mai 1973...
Laurent Bergnach
|