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"Peter Grimes"
de Benjamin Britten
Arthaus, 1994
DVD multi-zones
100 382
| Premier
opéra de Benjamin Britten, Peter Grimes a été créé
à Londres le 7 juin 1945. Le livret de Montagu Slater est adapté
d'un poème de George Crabbe (1754-1832), originaire du port d'Aldeburgh
- où Britten s'installa après la guerre. L'histoire de Grimes est
liée à cette vie de bord de mer : un marin, réputé
violent et cruel, est mis à l'écart de la communauté après
la mort suspecte de trois de ses apprentis. Outre sa musique simple et
originale qui marque l'entrée de l'opéra an-glais dans la modernité,
le grand intérêt de l'uvre est de sonder le cur du spectateur.
Va-t-il se joindre à Mr Swallow, maire et avocat du Bourg (et en cela représentatif
d'un groupe mais aussi porte-parole de l'individualité) pour juger dès
le prologue Grimes grossier, brutal, vulgaire ou va-t-il atten-dre et tenter,
comme l'institutrice Ellen Orford, de chercher des circonstan-ces atténuantes
? Pour Britten, la question ne se pose plus : le marin est "un individu
rendu vicieux par sa lutte avec une société vicieuse, un visionnaire
en conflit avec son temps et un idéaliste torturé". Pour
nous, difficile de trancher définitivement. Certes, le personnage central
n'est pas le méchant stéréotypé de l'opéra
verdien, ce n'est pas un monstre, ni un pervers (ou alors sexuel, ce qui oblige
à une lecture souvent faite de cet opéra, mais dont on peut ici
se passer) ; c'est avant tout un marginal, un inadapté social, à
la fois en revendication (réclamer un jugement équitable, devenir
riche pour prouver sa valeur et épouser Ellen), et à la fois trop
égocentrique et immature pour départager rêves et réalité.
Alors, comment pourrait-il s'occuper d'un enfant quand lui-même peine à
mener sa barque, d'autant que le Destin s'en mêle ? S'il faut des
coupable ici, c'est Ellen et Keene qui, guidés par la pitié, ont
soutenu le projet du troisième apprenti ; et s'il faut un sage, c'est sans
doute le capitaine Balstrode qui le comprend, respectueux de sa nature de solitaire,
mais le condamne, lorsque le pardon n'est plus possible. Une autre mise
en scène nous aurait-elle conduit à une autre réflexion ?
Celle de Tim Albery (qui s'est déjà frotté à
The Turn of the Screw et à Billy Budd) nous convoque en tous
cas à une tragédie. Deux ou trois saillies comiques ne parviennent
pas à détendre l'atmosphère. Dans un décor d'un
Turner qui aurait peint sans couleurs chaudes, au réalisme épuré,
sans superflu, Peter Grimes évolue, en lutte contre tous. Le ténor
Philip Langridge qui l'incarne a parfois des mimiques inutiles pour rendre
compte de cet esprit tourmenté, mais son regard halluciné sur
l'a cappella de la dernière scène nous vaut l'un des rares moments
d'émotion de cette production. Il semble le ténor brittenien
par excellence, puissant, avec des suraigus un peu acides. Janice Cairns
(Ellen) paraît parfois limitée, dans son chant comme dans son expression
: elle peut donner l'impression d'être absente, pas hors du personnage,
mais à côté. Sa scène de l'Acte II, avec l'enfant muet,
est cependant un des passages les plus intéressants.
A une mise
en scène assez classique - agéable pour découvrir l'uvre
mais sans surprise - s'ajoute la platitude de l'enregistrement vidéo, avec
ces gros plans sur des mains, ces vues en plongée qui n'apportent rien.
Certains des six interludes sont gâchés par des reprises inutiles
d'images précédentes - en surimpression -, en particulier celle
de la gifle de Grimes à Ellen qui atténue dès lors chez le
spectateur toute la tension qu'elle générait. Globalement,
toute la distribution chante honorablement - le chur surtout, lui qui gagne
en importance à mesure que l'histoire avance. Citons en particulier Robert
Poulton (le pharmacien Ned Keene), Mark Richardson (le charretier
Hobson) et Alan Opie (le capitaine Balstrode, déjà évoqué).
N'oublions pas Susan Orton, qui incarne Mrs Sedley, prototype de veuve
hypocondriaque et cancanière, qui joue sans caricaturer, existant en premier
lieu par les graves sonores de sa voix de mezzo. David Atherton dirige
l' English National Opera Orchestra. Laurent
Bergnach |