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"julie" de philippe
boesmans
Bel Air Classiques, 2007
DVD multi-zones
BAC026
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En 1888, August Strindberg achève Fröken Julie
- en français
Mademoiselle Julie -, sans doute sa pièce de théâtre
la plus célèbre. En 2005, le Théâtre
Royal de La Monnaie de Bruxelles et le Festival d'Aix-en-Provence
créent Julie, nouvel opéra de Philippe Boesmans,
sur un livret
de Luc Bondy et Marie-Louise Bischofberger adapté de l'uvre
du peintre
et dramaturge suédois.
De fait, dès l'abord, l'on se sentira plus au théâtre
qu'à l'opéra, en regardant le film que Vincent
Bataillon réalisa de ce spectacle, film publié
aujourd'hui sur support DVD par Bel Air Classiques. Dans une vaste
et sobre cuisine de château nordique, Kirstin chantonne en
travaillant, cette hésitation sonore affirmant un silence
musical qui frappe l'oreille. Trois personnages s'affronteront ici
: les domestiques fiancés Kirstin et Jean, et la jeune fille
de la maison, Julie, apparaissant comme un ouragan de futilité.
Mais cette soif de rire et de griserie garde des secrets de famille
qui mèneront l'enfant au pire, après cette fulgurante
danse de mort à laquelle Strindberg nous fait une
nouvelle fois assister, inventant une situation exquisément
malsaine
de jeu de dupes et de chantage avec une ironie féroce.
Par un traitement vocal héritier du romantisme comme de
son crépuscule Jugendstill, Boesmans met à
fleur de peau l'expressionisme de son sujet. Comme souvent, que
l'on considère Reigen, Wintermärchen ou
même les Träkl Lieder, le compositeur place son
travail sous la protection d'illustres ainés. Dans la trame
qui traverse l'orchestre de chambre convoqué ici, l'omniprésence
mahlérienne se fait largement remarquer, l'inspiration
empruntant quelques motifs où l'on croise subrepticement
Strauss (Salo-me, Die Fraue ohne Schatten, etc.),
bien sûr, mais également Moussorg-
ski (Boris Godounov), glissés dans un instrumentarium
qui, lui, regarde
volontiers Britten. Quoiqu'efficace, cette manière de faire
ressemble à
une reconstitution climatique d'un contexte, comportant le
risque de fon-
dre l'expression personnelle dans l'illustration anecdotique, certes
de
belle facture. La démarche se pourrait peut-être comparer
à celle de
Michel de Ghelderode s'isolant des courants esthétiques de
son temps pour édifier peu à peu une uvre qui
prend racine dans les Flandres ancestrales, historiques autant que
fantasmées, à cette différence près
que l'inscription de Ghelderode dépasse largement la passive
nostalgie.
À l'inverse, Luc Bondy ne s'y trompe pas en présentant
une mise en scè-
ne précise qui n'aspire pas à la reconstitution, qui
n'écoute pas le passé, même avec les oreilles
d'aujourd'hui, mais au contraire précipite person-nages et
spectateurs dans un drame criant de présence. Dans cette
cuisine, l'on accomplit des gestes que leur utilité obligée
rend simples
- comme de donner à boire à un paisible barzoï
qui traverse tout naturelle-ment le plateau, par exemple -, et c'est
la sclérose de la situation de Julie qui, à l'issue
d'une nuit de la Saint Jean à l'urgence toute symbolique
(la
nuit la plus courte de l'année), détournera objets
et gestes en monstruo-sités - le hachoir décapite
le bel oiseau, le rasoir tranche la gorge. Dis-
crètement, fenêtres hautes, murs blancs, sol en damier,
espace sobre, fonctionnel, presque clinique, évoquent directement
Strindberg, son appartement strictement ordonné de Drottninggatan,
dans cette tour
bleue que figure la partition.
Soutenus par la claire lecture de Kazushi Ono à la
tête des musiciens
de l'Orchestre de Chambre de La Monnaie, les trois rôles
bénéficient d'incarnations idéales. Ainsi le
baryton à la fois élégant et corsé de
Garry Magee campe-t-il un Jean suprêmement cynique.
Kerstin Avemo prête
à Kirstin un soprano souple et agile dont la couleur traduit
aisément l'incessante inquiétude. Enfin, la Julie
de Malena Ernman conduit le bal
par un chant divinement nuancé et expressif dont le grave
envoûtant
affirme tant la sensualité active que la fatale angoisse.
Bertrand Bolognesi
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