leornard bernstein : wonderful town

EuroArts, 2005
DVD multi-zones
2052299

 

Le décès récent du réalisateur Robert Wise, qui avait porté à l'écran
le West Side Story de Leonard Bernstein (1918 - 1990) a donné lieu à un phénomène désagréable dans les médias : on a passé de longs extraits des principales songs de cette comédie musicale sans jamais men-
tionner le nom de leur célèbre compositeur : inculture journalistique ou
victoire de l'image sur la partition ? Le DVD EuroArts de la comédie musi-cale Wonderful Town de Bernstein (1953) ne permet évidemment pas de trancher cette question, mais nous offre une occasion intéressante de profiter d'une partition sans le parasitage parfois inutile d'une mise en scène : en effet, Simon Rattle à la tête du Berliner Philharmoniker nous propose une version de concert pleine de vitalité, de sobriété et d'humour.

Wonderful Town n'est pas l'œuvre scénique de Bernstein la mieux
connue du grand public (derrière Candide, On the town, le dynamique Trouble in Tahiti, le brumeux A Quiet Place ou l'inévitable West Side Story), mais elle révèle le succès de la collaboration du compositeur avec le cou-ple de librettistes Betty Comden et Adolph Green. Ces derniers avaient mis en scène pendant la guerre, dans On the town, une bande de joyeux marins bien décidés à profiter d'une permission à New York pour trouver l'âme sœur ; ils reprennent une thématique assez proche dans Wonderful town
où deux sœur fraîchement débarquées de leur Ohio natal tentent de pos-séder la toujours flamboyante New York.

Œuvre populaire, comédie musicale formatée pour le Broadway des années 50, il ne faut pas s'attendre à une quelconque prise de risque de la part du compositeur ou des auteurs du texte. L'histoire est basique : Eileen, une fille volcanique et débridée, a pour seul objectif dans la vie de séduire les hommes, alors que sa soeur Ruth, plus discrète et cérébrale, veut deve-nir journaliste ; elles seront prises dans un vortex de situations burlesques et sentimentales sans réel fil conducteur, si ce n'est l'amour commun que les deux femmes vont porter à Bob, un rédacteur en chef de la Presse Quotidienne Régionale dirions-nous par nos contrées. Cette trame un peu lâche est surtout l'occasion pour Bernstein d'enchaîner des songs pleines de fraîcheur et d'une fausse insouciance, inspirées du jazz et du swing d'après-guerre.

Si Ohio, chantée en duo par les deux amies Ruth et Eileen se parlant avec nostalgie de leur enfance, est l'un des plus beaux moments de la comédie musicale, c'est aussi l'un des plus sombres et des plus connus, mais il ne rend pas justice à l'atmosphère optimiste qui se dégage de l'ensemble de l'œuvre. On s'amusera de l'apologie touristique de New York - co-financée par un quelconque office du tourisme ? - dans Christopher Street où un guide présente à ses voyageurs tout le pittoresque de Greenwich Village,
en se demandant avec malice "Aujourd'hui, en 1935, qui sait quelles futurs stars vivent dans ces ruelles ?"
On rira aux éclats face à l'humour ravageur de One hundred easy ways to lose a man où la plantureuse Kim Criswell interprète une Ruth débridée et pleine de malice, dans le rôle de la journaliste de presse féminine aigrie tâchant de transmettre la meilleure méthode pour se débarrasser des hommes. Le Wreck, footballeur universitaire boursier vaguement décéré- bré chanté par l'excellent Brent Barrett dans Pass the football, est assez irrésistible. La Quiet girl, appelée de ses vœux par le cynique Bob Baker incarné par un Thomas Hampson en grande forme, est parfaitement ado-rable, malgré un sentimentalisme un peu passé. On se délectera aussi du Darlin' Eileen, parodie de folksong irlandaise, où un chœur d'homme s'en donne à chœur joie pour séduire la belle. Dans Swing, Kim Criswell nous offre une nouvelle démonstration de son humour rava-geur et de son
sens de la musique américaine - qu'elle a dans le sang ! Le duo It's love entre Eileen et Bob constitue l'un des sommets lyrique de la comédie mu-sicale, et le dialogue entre Audra McDonald et Hampson est parfait.

Simon Rattle domine de bout en bout cette œuvre délicieusement datée
où tous les interprètes semblent s'amuser et prendre du plaisir à chaque titre. La réalisation télévisuelle de Andreas Morell, pour la ZDF, est sobre
et captivante : l'exercice n'est pourtant pas simple de filmer une version
de concert. On applaudit de toutes les mains la présence de sous-titres français et la pléthore de formats audio, mais on regrette l'absence de bonus (mais c'est un plaie généralisée dans le monde des DVD :
on nous promet de la valeur ajoutée et finalement on se retrouve
avec de vieilles bandes-annonces - comme c'est le cas ici).

François-Xavier Ajavon