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"Les Troyens"
de Hector Berlioz
Arthaus, 2003
2 DVD multi-zones
100 350
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retrouvons ici le grand opéra en cinq actes de Hector Berlioz (presque
quatre heures), achevé en 1858, monté en 2000 au Festival de
Salzburg. Sylvain Cambreling dirige l' Orchestre de Paris et Herbert
Wernicke met en scène cette histoire inspirée au compositeur
par sa lecture, dès l'enfance, de L' Enéide de Virgile. Premier
acte. Une scène en demi cercle incliné, entourée d'une
muraille blanche, creusée d'une porte étroite et haute. Après
dix ans de siège, Troie voit les Grecs disparaître et abandonner
derrière eux un gigantesque cheval de bois. La foule allègre se
réjouit et se retire, laissant voir au sol les cadavres du champ de bataille
qu'elle dissimulait jusque là. Cassandre apparaît (Deborah Polaski).
Habits noirs et gants rouges comme ses compatriotes, elle prédit quant
à elle la chute de la cité et insiste pour que Chorèbe, son
fiancé, parte avant la nuit. Il refuse et elle se résigne à
le voir mourir. Le peuple fait des offrandes aux dieux pour les remercier.
Andromaque, veuve d'Hector, symbolise par son arrivée muette et endeuillée
les douleurs vécues. Les enfants, habillés comme leurs parents,
incarnent eux ces peuples en guerre où l'enfance n'existe plus que comme
promesse de relève guerrière. Enée (Jon Villars)
arrive en portant le corps sans vie du prêtre Laocoon, tué par
deux serpents gigantesques, alors qu'il essayait de convaincre la foule de brûler
ce cheval douteux. Pour les Troyens, cette mort confirme son caractère
divin et protecteur et le font rentrer dans la ville. Discrètement, la
reine Hécube détrousse le pieux cadavre... Cassandre tente une dernière
fois de faire croire à son présage, mais le peuple ne veut entendre
parler que de paix : les hommes l'encerclent de leurs armes déposées
et les femmes continuent de l'isoler en y ajoutant des fleurs. La vérité
est immolée à ce semblant de bûcher... Deuxième
acte. Le spectre d'Hector apparaît à Enée pour lui annoncer
son destin : il doit partir en Italie y fonder un empire. Les Grecs envahissent
la ville et tuent. Devant l'autel de Cybèle, les Troyennes espèrent
encore : "Faut-il bannir tout espoir de nos curs ?"
Oui, affirme Cassandre, car il ne reste qu'une mort glorieuse pour échapper
à l'esclavage. Les femmes retirent alors les voiles de deuil qui leur couvraient
les cheveux depuis le début du spectacle, le transformant en lacet pour
se donner la mort. Cassandre s'enfonce une lame dans le cur quand les soldats
ennemis pénètrent dans le sanctuaire, en quête du trésor. Troisième
acte. On fête autour de Didon (de nouveau Deborah Polaski) la florissante
Carthage. La reine flatte les ambitions - "Grands dans la paix, devenez
dans la guerre un peuple de héros" -, réclame l'adhésion
commune - "les Dieux qui vous appellent à des efforts nouveaux
" - et récompense les méritants. L'assemblée s'étant
retirée, sa sur Anna l'encourage à choisir un nouveau roi
pour Carthage ; mais Didon jure fidélité à son époux,
mort avant l'exil du peuple tyrien sur la côte africaine. Et c'est parce
qu'elle est elle-même une exilée qu'elle va offrir l'hospitalité
aux Troyens en fuite et que ceux-ci, reconnaissants, se préparent à
vaincre les envahisseurs Numides. Quatrième acte. Au cours
d'une chasse royale, Didon et Enée tombent amoureux. La scène est
belle ; dans un décor éclairé de vert avec des ombres de
branchages (ce qui tranche avec la blancheur omniprésente), le couple se
fait face en se rapprochant lentement du centre de l'espace. Son enlacement est
tendre et pudique. Plus tard, Narbal, le ministre de la reine, s'inquiète
de cette renaissance festive au palais : "les travaux suspendus, les ateliers
déserts ", et comme Cassandre, il annonce sans convaincre des
lendemains qui déchantent. Quand Didon finit par accepter son amour pour
Enée, Mercure apparaît au Troyen pour lui rappeler sa mission.
Cinquième acte. Pour les dieux, pour les héros morts
à Troie, le leitmotiv est plus que jamais "Italie !"
; Enée doit se résigner à reprendre la mer. Didon, ne parvenant
à le retenir, elle maudit ce "monstre de piété
" qui l'abandonne à son sort. Autour d'un chur de prêtres
tenant des flambeaux, elle fait dresser un bûcher pour y brûler les
souvenirs troyens. Désespérée, elle se tue avec l'épée
de son amant, entrevoyant l'avènement du vengeur Hannibal mais aussi l'apothéose
d'une Rome éternelle et d'une Carthage vaincue. Il y a à
prendre et à laisser dans la mise en scène de Herbert Wernicke.
Si les duos d'amour sont généralement réussis, les passages
de churs ne brillent pas par leur originalité. Le défilé
aux offrandes n'en finit plus, et voir trois fois de suite un chur nombreux
piétiner devant une porte pour gagner les coulisses, ce n'est jamais très
élégant... Les petits groupes sont mieux maîtrisés,
par exemple la prière à Cybèle (Acte II - Scène 2)
ou le septuor nocturne (Acte IV). Côté décor, pareil.
Une sobriété qui s'encombre en arrière plan de carton pâte,
comme l'inutile colonne dorique (ou ionienne ?) symbolisant la prise de Troie,
une ruine en flamme, une vue prophétique de Rome... La disparité
des styles de costumes pose aussi problème (un coup chez les GI'S, un coup
chez les résistants) mais ce n'est rien à côté de la
laideur des robes tyriennes des derniers actes : une bande de satin noir portée
en écharpe, avec ceinture dorée et gants fourreau bleus. Bienvenue
dans un palais napoléonien de pacotille ! Du coup, on se demande
s'il y a mauvais goût involontaire ou cultivé. Car cela soulève
effectivement le cur de voir le guerrier Enée vautré sur des
coussins et l'orgueilleuse Didon embourgeoiser ses sentiments en constatant que
même Andromaque s'est remise en ménage... avec le Grec qui l'a faite
veuve, en plus. Après les doutes sur la mise en scène, on interroge
donc le texte du livret. Que Cassandre répète "Tu ne m'écoutes
pas, tu ne veux rien entendre " ou Narbal "Je vois sortir de
sinistres éclairs " plus de trois fois est agaçant mais
anodin à côté des valeurs chantées ici. Constructeurs,
matelots et laboureurs sont le ferment d'une nation forte, la déité
est toute puissante, la guerre une fatalité. Celle de 1870 n'est pas très
loin, en tous cas... Heureusement, au milieu de toutes ces idées
qui reflètent l'idéologie des classes dominantes de cette fin XIXème,
Berlioz se distingue : du groupe de femmes troyennes promises au sacrifice, certaines
le refusent, tout comme du groupe de guerriers deux sentinelles - shakespeariennes
- hésitent à gagner l'Italie puisque "la femme n'est point
rude ici pour l'étranger "... Grâce à ces passages
offerts par le compositeur, l'individu - même s'il est honni par la communauté
- peut manifester sa singularité, ne pas endosser seulement un rôle
social à l'image d'une Didon qui se prépare à mourir en disant
: "ma carrière est finie ". Drôle de réplique
pour le parangon des amoureuses du répertoire ! Et puis, il y a ce
regret que confie Enée à son fils : "D'autres t'apprendront
à être heureux, je ne t'apprendrai que les vertus guerrières
et le respect des Dieux." Le clou est enfoncé. Dernière
petite critique de ce disque musicalement très satisfaisant : le réalisateur
qui nous régale parfois d'un figurant se frottant le nez ou d'une
musicienne papotant en fosse et le livret qui oublie de nous indiquer la présence
d' Yvonne Naef en sur de Didon et de Toby Spence dans le rôle
d'Hylas, émouvant jeune soldat nostalgique de sa terre. Laurent
Bergnach |