Prometheus, Variations musicales sur un Mythe
Beethoven, Liszt, Scriabine, Nono

Arthaus, 2004
DVD multi-zones
101 717

Fils du Titan Japet, tout le monde connaît Prométhée, soit comme voleur
de feu, soit comme martyr (attaché à un rocher au pays des Scythes, son foie est journellement dévoré par un aigle...). Quatre compositeurs - au moins - se sont inspiré de ce personnage mythologique, dont les œuvres ont été regroupées lors d'un concert berlinois au sous-titre évocateur : Variations musicales sur un Mythe.

A tout seigneur tout honneur, c'est l'œuvre de Ludwig van Beethoven qui débute la soirée. Les créatures de Prométhée Op.43 qui fut créé en mars 1801 à Vienne. Ce ballet de seize numéro, dont est tiré l'ouverture jouée ce soir, prend des libertés avec le mythe : Prométhée conduit les hommes qu'il a créés chez les Muses du Parnasse, Melpomène assassine le Titan, Pan ressuscite le demi-dieu, etc. Musicalement, cette page - une des plus périssables du compositeur… - est conçue selon le schéma des ouvertures italiennes du XVIIIème siècle.

Durant sa résidence comme maître de chapelle à Weimar, Franz Liszt composa une œuvre chorale à la mémoire de Johann Gottfried Herder, d'après son poème Prométhée délivré. Par la suite, il transforma l'ouverture de cette œuvre pour solistes, chœur mixte et orchestre, en poème sympho-nique (d'aucuns le considèrent comme l'inventeur de ce genre nouveau). Comme Beethoven précédemment, Liszt raconte l'histoire de ce porteur
de lumière
de la révolte à la libération.

Créée au printemps 1911 à Moscou, Prométhée - Le Poème du feu
est la dernière et la plus courte des compositions orchestrales de Alexandre Scriabine. Bien sûr, en amoureux du piano (dix sonates,
un concerto, etc.), il lui réserve ici une place de choix. Cherchant à allier musique et couleurs, le compositeur préconise l'utilisation d'un clavier de lumière (le rouge associé au do, le vert au la…) qui donne souvent lieu, lors de l'exécution, de l'œuvre en concert, à des projections colorées sur un écran.

Compositeur phare des années cinquante, au même titre que Boulez et Stockhausen, Luigi Nono resta toute sa vie attaché à une musique atonale d'avant-garde, au sein de laquelle ses convictions politiques s'exprimèrent - voir la création d'Intoleranza 1960 et la haine des néofascistes qui s'en suivit. Prometeo appartient à la dernière période d'écriture du musicien italien, quand il délaisse les thèmes politiques au profit de la philosophie. La première version fut créée en 1984 à Venise, une seconde vit le jour l'an-née suivante, comportant neuf parties, un prologue, des îles et des interlu-des. Nous écoutons Isola seconda, passage consacré au poète allemand Friedrich Hölderlin.

Passons sur l'aspect visuel du film de Christopher Swann (1993) qui,
en alternance avec des images du concert, nous inflige un diaporama pauvret bêtement illustratif, digne d'un intermède télévisuel : couchers de soleil, zèbres dans la savane, tableaux de William Blake… Si le réalisateur a été plus sobre sur le passage où intervient Martha Argerich, il s'est une nouvelle fois fourvoyé dans la dernière partie, recourant à des effets spé-
ciaux bon marché (immondes solarisations !) qui rendent bizarre une
œuvre qui n'était que singulière.

Musicalement, Claudio Abbado à la tête du Berliner Philharmoniker fait merveille. L'option romantique a été choisie pour Beethoven dont la pâte souple évoque Berlioz. Le Maestro aborde Liszt avec plus de dynamisme
et d'expressivité - la fugue superbement articulée, par exemple. Dans Scriabine, ce sont les sonorités debussystes qui dominent, laissant entendre la qualité des vents. L'entrée au piano de Martha Argerich en devient plus fracassante. Son jeu très subtil cherche à entretenir le mystère, tantôt se fondant, tantôt se détachant d'un orchestre chatoyant et opulent. La sensualité du son perdure dans l'interprétation de la page de Nono. Grâce aux solistes - Monika Bair-Ivenz et Matthias Schadock en particulier, qui ont beaucoup travaillé avec le compositeur - Abbado parvient à créer une vraie atmosphère, loin de la froideur redoutée avec un contemporain

Samuel Moreau