|
"Powder her face"
de Thomas Adès
Digital Classics, 2005
DVD multi-zones
DC 10002
|
Commande de l'Opera Almeida pour le Cheltenham Music Festival,
Powder her face marque l'entrée sur la scène
lyrique de Thomas Adès, alors âgé de
vingt-quatre ans. La création a lieu le 1er juillet 1995,
presque une décennie avant que les public nantais et messin
découvre une uvre pleine de tension dans la lignée
de Britten, avec son effectif réduit - quatre chanteurs et
quinze musiciens -, et un sujet à connotation sexuelle. Le
livret de Philip Hensher s'inspire, en effet, de la vie de Margaret
d'Argyll (1912-1993), figure bien connue de la société
britannique pour son divorce sulfu-reux avec son second mari, le
onzième Duc d'Argyll. Car, si des romances de jeunesse (amateur
de golf, playboy musulman, aviateur millionnaire, etc.) appartiennent
au folklore de la petite fille riche, la bonne société
s'arrange moins des escapades d'une épouse cinquantenaire,
avec preu-ves photographiques à l'appui. Durant le procès
circula une liste compor-tant le nom de quatre-vingt huit hommes
qui auraient reçu les faveurs de la Duchesse, ainsi que les
commentaires les plus acerbes de la Cour sur de "dégoûtantes
pratiques sexuelles". Par la suite, ruinée par un
mode de vie extravagant et des placements inconsidérés,
Margaret d'Argyll dut quitter sa demeure pour une suite d'hôtel
(1978). Mais la note finissant par ne plus être payée,
ses enfants la placèrent dans une maison médicalisée.
En 1999, pour Channel Four, Margaret Williams a filmé cette
figure tragi-comique, dont la déchéance rappelle celle
de Lulu. Huit scènes, abordées avec intelligence
et humour, donnent tout son sens au terme opéra de chambre.
Après un prélude mêlant Buenos Aires et la Nouvelle
Orléans, c'est un gloussement bien anglais qui nous ramène
à l'Hôtel Dorchester,
à deux pas de Hyde Park. La Duchesse surprend les quolibets
d'une sou-brette et d'un électricien, départ d'une
série de souvenirs vécus en flash-back. En 1934, dans
une maison de campagne à l'ambiance gentiment libertine,
ses invités discutent de son récent divorce. En 1936,
le Duc l'épouse. En 1953, un garçon d'étage
assure à celle qui ne s'intéresse
qu'à son bas-ventre qu'ils n'en sont pas à leur coup
d'essai. La même année - lors d'un épisode clin
d'il à l'éducation anglaise -, la maîtresse
du Duc avertit celui-ci de rumeurs concernant son épouse
; puis c'est le divorce de 1955, prononcé par un Juge fantomatique
se repaissant de détails sordides. En 1970, la Duchesse donne
sa première interview télévisée. Enfin,
c'est l'éviction pathétique de 1990 - trop, peut-être,
car on s'était déjà pris d'affection pour cette
femme prête à "affronter les consé-
quences de [ses] propres actes" ; nul besoin de la faire
ramper.
A l'aise pour accompagner au piano ses solistes dans le cadre du
festival Présences [lire notre
chronique du 10 février 2007], Thomas Adès l'est
aussi pour diriger un ensemble fourni - ici The Birmingham Contem-porary
Music Group. Les chanteurs, dont trois se partagent plusieurs
rôles, impressionnent diversement : le ténor Dan
Norman paraît un peu léger et la basse Graeme
Broadbent manquer de souplesse ; en revan-che, le soprano dramatique
Mary Plazas possède une belle pâte vocale
de même que la colorature Heather Buck, expressive
et vive, jouit d'une agilité idéale. Proposé
sans sous-titres, cet enregistrement offre néan-moins le
texte complet imprimé (se munir d'une bonne loupe !) et un
documentaire mêlant images de ce premier opéra, interviews
et travail d'exécution (Darkenesse Visible, Asyla,
Concerto Conciso, etc).
Laurent Bergnach
|