|
"Doctor Atomic"
de John Adams
Opus Arte, 2008
2 DVD multi-zones
OA 0998 D
|
En 1942, suite à une lettre d'Albert Einstein au président
Roosevelt annonçant que l'Allemagne nazie travaillait sur
un projet de bombe A, les États-Unis, le Royaume-Uni, le
Canada et des chercheurs européens se lancent dans une course
contre la montre pour la concevoir les premiers. Projet Manhattan
est le nom de code de ces recherches menées dans le plus
grand secret, sous la direction du physicien Robert Oppenheimer
et du général Leslie Groves.
En concevant le livret de l'opéra de John Adams,
Peter Sellars a gardé
à l'esprit cette question : qu'est-ce qui a poussé
des intellectuels à conce-
voir la plus grosse arme de destruction de l'histoire de l'humanité
? Pour s'adresser à un public qui connait le destin d'Hiroshima
et de Nagasaki,
le metteur en scène a choisi de revenir sur les dernières
étapes du Projet Manhattan, soit l'expérience
Trinity : le 16 juillet 1945, dans le désert du Nouveau-Mexique,
à Alamogordo, a lieu la première explosion atomique
de l'histoire. Constituée de plutonium comme celle qui détruirait
Nagasaki, la bombe - surnommée Gadget - n'est pas
lâchée par avion mais disposée dans une tour.
Celle-ci est rasée par l'explosion tandis qu'un champignon
de trois cents mètres de diamètre s'élève
au dessus d'un sable vitrifié.
Filmée avec une vivacité qui n'éclipse ni
les visages des choristes, ni les chorégraphies de Lucinda
Childs, la première scène décrit la jubilation
patriotique qui suit la capitulation allemande. Le peuple semble
prêt à tout pour mettre à présent le
Japon à genoux mais, dans l'entourage même de Groves
- Eric Owens - et Oppenheimer - magnifique Gerald Finley,
d'une voix ample et bien impactée -, certaines voix dérangent.
Connu comme le père de la bombe H, Edwar Teller - Richard
Paul Fink - prédit une sous-estimation des dégâts
provoqués par l'expérience ; le météorologiste
Jack Hubbard - James Maddalena - redoute que la foudre frappe
la tour et des ruissellements radioactifs ; enfin, le Capitaine
James Nolan - Jay Hunter Morris - évoque les dangers
de telles radiations sur les tissus vitaux.
Autant dire que le souhait de Robert Wilson - Thomas Glenn
- d'avoir comme cible psychologique autre chose qu'une ville
ne pèse pas lourd dans ce climat propice aux tensions.
Ce jeune physicien idéaliste réveille malgré
tout la mauvaise conscience d'Oppenheimer, homme cultivé
qui, dans les moments d'extrême intimité, cite Baudelaire
ou John Donne. Il rejoint alors les univers féminins et pai-
sibles que représentent sa femme Kitty - Jessica Rivera,
au chant évident et limpide - et la nourrice Pasqualita -
Ellen Rabiner -, amérindienne de la tribu Tewa, acquise
aux forces de la nature. Cette distribution sans reproche et la
direction équilibrée de Lawrence Renes n'épargnent
pourtant pas au téléspectateur l'ennui d'un deuxième
acte qui étire le suspense sans réel ressort dramatique,
finissant par l'étouffer.
"Aurions-nous pu débuter l'ère atomique
avec des mains propres ?" demande Teller, résigné.
Ayant travaillé sur des documents secrets
rendus publics ces dix dernières années pour remettre
à jour le problème de l'énergie nucléaire,
Sellars semble lui répondre dans l'interview bonus : la différence
fondamentale entre la Première et la Seconde Guerre mon-
diale, c'est la stricte inversion des proportions entre victimes
militaires
et victimes civiles. Tant que l'homme favorisera une réponse
scientifique limitée à celle fournie par les secteurs
sociaux-culturels, il n'y aura pas d'espoir dans ce monde.
Laurent Bergnach
|