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WAGNER DREAM
DE JONATHAN HARVEY
Un opéra dans l'opéra
Le
projet de Wagner
L'opéra
de Harvey
Les
étapes d'un projet
Les
réponses de Harvey
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Tous nos remerciements à Marine Nicodeau
pour sa complicité à la réalisation de ce dossier.
"Malgré tout, Wagner a préféré,
non sans raison, se comparer à l'interprète des songes
plutôt qu'au rêveur. Mais seul peut interpréter
le rêve celui qui est à la fois assez faible et assez
fort pour se livrer à lui sans réserve. Tristan ne
connaît pas seulement la musique d'ivresse du rêve et
de la
mort, pas seulement le plaisir de l'inconscient, qu'en effet aucune
pénitence n'a jamais apaisé, parce que, en tant
qu'asservi et inconscient, ce plaisir est aussi inaccessible que
le bonheur dans la philosophie schopenhauerienne et pour cela se
déguise en pénitence".
Theodor Wiesengrund Adorno (Essai sur Wagner)
LE PROJET DE WAGNER
En 1819, Schopenhauer publie Le Monde comme volonté et
comme représentation où il met en évidence
le rôle primordial de notre représen-tation. La philosophie
de l'Allemand s'inspire de celles de Platon, de Kant mais aussi
de spiritualité indienne ; de fait, son évocation
d'une distancia-tion par rapport au monde réel n'est pas
si éloignée de l'idée de renonce-ment adoptée
par Bouddha. On le sait, Schopenhauer et le bouddhisme passionneront
longtemps Richard Wagner.
Pendant l'hiver 1855-56, suivant un conseil du philosophe, le musicien
parcourt Introduction à l'histoire du bouddhisme,
un livre d'Eugène Bur-
nouf (1801-1852) - linguiste parisien, indologue et fondateur de
la Société Asiatique (1821), qui s'est consacré
aux langues orientales, suscitant un mouvement scientifique d'études
védiques en France. Il y trouve la légende de Prakriti,
la jeune fille tchandala tombée amoureuse d'Ananda, le disci-
ple johannique de Bouddha, qui lui inspire l'esquisse de
Die Sieger (Les Vainqueurs). Chasteté, souffrance,
délivrance, illusion, mort, etc., on trouve ici bien des
similitudes avec les thèmes de l'enseignement bouddhique.
L'opéra ne sera jamais écrit, mais le synopsis nous
est resté - voir Les opéras imaginaires, traductions
et analyses de Philippe Godefroid, Librairie Séguier, 1989
- tandis que sa matière se retrouvera plus tard dans Tristan
und Isolde et Parsifal.
© clärchen et matthias baus
L'OPÉRA DE HARVEY
En 1883, en compagnie de sa seconde épouse Cosima, Richard
Wagner se trouve à Venise, installé au Palais Vendramin
depuis le 16 septembre
de l'année précédente. Agé de 70 ans,
le compositeur mondialement connu ne pense qu'à écrire
un opéra auquel il rêve depuis longtemps : l'histoire
de Prakriti, découverte plus d'un quart de siècle
plus tôt. Malgré son désir d'iso-lement, il
accepte de recevoir un jeune soprano anglais, Carrie Pringle (une
des filles-fleur de la création de Parsifal). Cette
décision attise la jalousie
de Cosima, et provoque dans un premier temps une scène de
ménage
au sein du couple, puis l'effondrement du musicien, frappé
d'une attaque.
Est-il mort ? Est-il simplement dans le coma ?
Un étrange personnage apparaît alors, qui dit s'appeler
Vairochana. Il adresse à Wagner quelques paroles rassurantes
et ajoute que le moment du choix décisif est venu. Le musicien
cherche à comprendre ces mots.
Le chant commence alors, remplaçant les comédiens
qui parlaient en alle-mand sur un fond musical, et avec lui l'histoire
de son opéra rêvé. Comme si le temps se trouvait
suspendu, Wagner, à l'agonie, va assister à la ren-contre
d'Ananda (félicité, en sanscrit), un cousin
du Bouddha lui-même,
avec Prakriti (ordre naturel, forme primitive, en sanscrit),
la jeune serveuse d'auberge. L'amour des jeunes gens est réciproque,
mais Ananda est un moine dont la vie obéit à des règles
strictes, comme le rejet de l'amour physique. Torturée par
le désir, Ananda interroge le Bouddha sur le moyen de satisfaire
son amour. Elle apprend alors qu'elle fut, dans une vie anté-
rieure, une femme méprisante qui repoussa l'amour d'Ananda,
sous une autre identité. Par l'épreuve de la chasteté,
par la perte du Moi comme rédemption, Prakriti trouve sa
place dans la communauté bouddhique.
Tandis que l'opéra se déroule pour lui seul, Wagner
retrouve parfois
des forces, intervient, interroge. Mais il n'est plus à même
de saisir le
sens d'une uvre si longuement mûrie en lui : proposer
le choix entre
une entrée tranquille dans l'éternité et l'attachement
au cycle des renais-
sances. Quand l'histoire touche à sa fin, Wagner meurt sur
scène.
LES ÉTAPES D'UN PROJET
Une première version du livret de Wagner Dream
est terminée en
février 2002, à partir de sources telles que le
Livre Tibétain des Morts.
"J'ai l'intention de travailler sur le livret, avec ou
sans aide, deux ans encore. De 2003 à 2005, j'écrirai
la musique pour un orchestre de vingt-cinq musi-ciens et pour
une partie électronique sophistiquée. L'issue -
le rejet de la libération par Wagner - est la seule convenable
pour qui connaît la nature
de sa personnalité. Peut-être que cette création
d'un opéra qu'il était, pour beaucoup de raisons
très intéressantes, INCAPABLE d'assurer durant sa
vie, mérite une conclusion plus optimiste... J'ai besoin
de trouver des collaborateurs - metteur en scène, écrivain
et vidéaste". L'opéra comprend alors un
prologue, trois scènes et un épilogue bien différent
de la version définitive - la disparition finale du décor
et des personnages indiens devant mettre en évidence l'irréalité
du récit. Il y avait alors deux interprètes prévus
pour incarner Wagner : un acteur et un chanteur en coulisses.
Jean-Claude Carrière, imprégné de spiritualité
bouddhiste tout comme le compositeur anglais, rejoint le projet.
Dans une lettre d'échanges, il précise la vision
commune : "L'opéra que Wagner voulait écrire
est désormais écrit - puisque nous l'avons vu -
et non écrit - puisqu'il s'agissait d'une vision, d'une
illusion. Les choses sont et ne sont pas. Les choses sont ainsi
et tout ce dont nous avons rêvé est réel".
Début 2003, la musique de la plupart des passages importants
du brouillon proposé par Harvey est ébauchée,
sans citer explicitement ni Wagner ni les rituels bouddhistes,
sans comprendre ni collage ni pastiche. Seules sont suggérées
des atmosphères par quelques contours mélodiques,
des allusions à l'harmonie wagnérienne. En juin,
Carrière termine un synopsis précisant le déroulement
de l'action, la révélation faite à Wagner
qui "meurt après avoir connu ce que personne avant
lui ne connaissait : le temps immobile, la vanité de toute
gloire, l'illusion de toute identité et même de toute
réalité, l'évidence que tous les êtres
n'en font qu'un, que notre vie tout entière peut se décider
au dernier instant, en une fraction de seconde (...), que nous
nous rejoignons dans l'immense creuset du vide où toutes
les choses vivantes, qu'elles le veuillent ou non, se réconcilient".
Commandés par le London Sinfonietta, quelques fragments
de l'opéra
sont composés, dont deux interludes joués à
Berlin le 5 mars 2005. Au printemps, la fin du livret est encore
épurée de toute action ou discours
trop explicite. L'écriture vocale, instrumentale et électronique
occupe toute l'année et le début de la suivante.
Le 25 mars 2006, Two Interludes and a Scene est donné
au Centre Pompidou. Le travail se termine en septembre, avec la
mise au point de l'électronique pour la fin de l'opéra.
Wagner Dream comporte neuf scènes et nécéssite
la parcipation de vingt-deux musiciens, sept solistes, six choristes,
trois acteurs et un dispositif électronique en temps réel.
Sa création au Grand Théâtre de Luxembourg,
en avril dernier, est suivi de représentations amstellodamoises
et franci-liennes en juin (ces dernières malheureusement
en version de concert, avec mise en espace).
© clärchen et matthias baus
LES RÉPONSES DE JONATHAN HARVEY
L'idée d'un opéra sur Wagner
vous est-elle venue d'une longue fréquentation de la musique
du compositeur ?
Oui. En tant que professeur d'université, j'ai enseigné
l'analyse de sa musique durant plusieurs années, sans parler
des spectacles auxquels
j'ai assisté dans ma jeunesse - un voyage à Bayreuth
en 1959, pour voir
les productions de Wieland Wagner. Wagner a toujours représenté
la
forme extrême de l'expression psychique à travers l'harmonie
et la
structure.
Que conservez-vous de son uvre dans
votre travail en général,
ici en particulier ?
Jusque très récemment, pas grand-chose. Dans ma vingtaine,
l'esthétique expressionniste d'un Erwartung de Schönberg,
par exemple, a servi d'inter-médiaire entre lui et moi. Depuis
peu, je reviens au pouvoir simple et fort
de l'harmonie pour atteindre certains buts spirituels. L'usage de
la gamme pentatonique, de séries harmoniques naturelles et
d'inflexions microtona-les me semblent des archétypes de
qualités humaines qui touchent plus directement.
Wagner a terminé le synopsis en mai
1856 pour ne plus y revenir.
Pourquoi, selon vous ?
Alors qu'il en a parlé pendant vingt-huit ans, personne ne
sait pourquoi il a abandonné ce projet, toujours d'actualité
même après avoir terminé Parsifal. Il
avançait des raisons de renoncer puis changeait d'avis, un
peu plus tard. Personnellement, j'imagine qu'il ne pouvait pas voir
Prakriti continuer à vivre, se rachetant joyeusement en faisant
le bien autour d'elle, alors que Brün-nhilde, Isolde et Kundry
mouraient toutes, dans la nuit schopenhauerienne, quelque peu sombre
et pessimiste.
Vairochana n'appartient pas au projet Die
Sieger. Qui est-il ?
Vairochana est un bouddha qui guide les morts à travers le
bardo (un entre-deux, entre la fin et la renaissance). Il est très
proche de Wagner et tente de l'aider, d'être un médiateur
entre la nouvelle conscience s'éveillant en lui et l'ancien
monde. Il relie les deux espaces de l'ouvrage : celui de Wagner
(parlé) et celui des Indiens du temps de Bouddha (chanté).
La transformation de la pensée en
matière musicale a besoin du désir. Comment réconcilier
un créateur avec la philosophie du renoncement ?
Le thème véritable de mon opéra est la transformation
PAR l'amour,
pas AU MOYEN de l'amour. C'est là que bouddhisme et art se
rejoignent. Wagner lui-même parle de la difficulté
d'échapper à la souffrance, de renoncer à l'attachement
et d'être un artiste. Mais là, je ne suis pas
d'accord. A un certain niveau, il n'y a pas conflit.
Etre seul à contempler sa création,
plaisir égoïste ou souffrance
de ne pouvoir partager ?
Le rêve de Wagner lui appartient en propre. Il est pourtant
d'un altruisme prometteur (à cause de la pureté de
son matériau) et, pour cette raison,
peut être imaginé bénéfique à
d'autres, dans une autre vie, sous une
autre forme.
Parmi les compositeurs de votre génération,
vous êtes un des rares à utiliser aussi fréquemment
l'électronique. Quelle est la différence avec
une composition exclusivement acoustique ?
Elle est d'ordre, disons, musico-bouddhiste. On peut rendre étrange
le
son familier d'un hautbois, lui changer son identité. Parfois,
on peut arriver
à la sorte d'ambiguïté qu'on retrouve au cur
de toute grande musique,
et interroger la réalité d'une solidité
illusoire. Ce procédé donne accès
à une vue du monde plus sage.
A la différence des Français,
il semble que les Anglais puisent
volontiers leurs sujets dans l'Histoire plutôt que dans la
Littérature.
Notre tradition opératique passe par Purcell, Händel
et Britten. Britten a toujours utilisé des personnages historiques
ou littéraires, des person-nages largement existant avant
que le librettiste s'en empare. D'un autre côté, pour
sa douzaine d'opéra, Birtwistle a utilisé presque
uniquement
des figures mythiques ou indistinctes. Il y a peut-être maintenant
une réaction contre ces formes vagues, parce que le personnage
à part
entière possède une présence scénique
plus expressive, une complexité intrinsèque. Dans
mon premier opéra, Inquest of Love, les personnages
étaient tous inventés, et il ne fut pas facile de
leur donner vie - le danger
de voir des idées en costume ! Le metteur en scène
travailla dur pour
les rendre crédibles. Dans Wagner Dream, le choix
de Wagner (et du Bouddha) obéit à des préoccupations
différentes, et tous deux sont
presque trop puissants pour apparaître sur scène. Un
autre problème
à résoudre...
Plus de quatre cents rêves de Wagner
noté par Cosima.
Vous-même, êtes -vous un grand rêveur ?
Oui, les rêves sont pour moi quelquefois révélateurs.
Je les regarde
comme des messages intérieurs à prendre au sérieux
!
Propos recueillis et traduits par Laurent Bergnach
en mai 2007
WAGNER DREAM
Théâtre Nanterre-Amandiers
Samedi 23 juin, 20h30 / Dimanche 24 juin, 15h30
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