LES ROIS
de philippe fénelon
Opéra National de Bordeaux,
23, 25 mai / 1er et 4 juin


Une fascination pour la voix ?
Comment se détermine le choix d'un texte ?
Quels types de vocalités ?
Travail avec les interprètes...
En projet


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Fiche technique

LES ROIS
Opéra en trois actes Opus 55
(1988-89, révision 2001)

livret de Philippe Fénelon
d'après Los Reyes de Julio Cortázar
Commande de l'État
et de
l'Opéra National de Bordeaux

à Aurora Bernardez
et à la mémoire littéraire de Julio Cortázar

effectif instrumental : 2.2 (ca).2.2 (cbn) - 3.2.2.1 - 4 perc. - pno - célesta - org. élec. - hrp - 10.10.8.6.5
durée : 120 min

éditeur : Ricordi-Paris, R. 2452

Création le 23 mai 2004 à Bordeaux

Yannis Kokkos
mise en scène, décors et costumes
Thomas Rösner, direction musicale
Jeanne-Michelle Charbonnet, Ariane
Gilles Ragon, Thésée
Stephen Salters, Minautore
Eric Martin-Bonnet, Minos
Aline Kutan, Pasiphaé


...Une vision très particulière du mythe d’Ariane, Thésée et Minotaure...

 

 

 

 

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Yannis Kokkos et Stephen Salters en répétition
© Frédéric Desmesure

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Affiche du spectacle
Aquarelle de Yannis Kokkos

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Jeanne-Michèle Charbonnet chantera Ariane
© Lisa Kohle

 

 

 

 

 

 

En savoir plus

Représentations à l'Opéra National de Bordeaux :

dimanche 23 mai à 15h
mardi 25 mai, mardi 1er et vendredi 4 juin à 20h
renseignements et réservations au
05 56 00 85 95

Vous pouvez également visiter le site
www.philippefenelon.net

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Gilles Ragon chantera Thésée
© DR

 

 

 

 

 

 

Nous avons rencontré le compositeur PHILIPPE FENELON à qui nous avons posé quelques questions. Il conviendra de le saluer sur cette page pour s'être prêté à l'exercice, et de remercier Noëlle Arnaud dont l'aide précieuse nous permit d'illustrer ce dossier.


La voix occupe une place importante dans votre œuvre,
qu'il s'agisse de pièces pour chœur, pour voix seule, pour voix soliste et ensemble, et bien sûr d'opéras ; elle semble vous accompagner dans vos travaux depuis toujours. Y a-t-il chez vous une fascination particulière pour elle, ou peut-être pour la force du dire, son pouvoir de proclamation, de légitimation de la chose écrite ?
Il n'y a pas toujours eu la voix dans mon œuvre.
Elle arrive assez tôt, c'est vrai, de même que l'intuition de réaliser quelque chose pour la scène. Dans les années 1975, j'étais occupé - pour ne pas dire enfermé ! - dans la musique aléatoire et les problématiques qui en découlent. J'écrivais alors des choses plutôt invraisemblables pour la voix, avec une surabondance de signes, d'indications, de difficulté, d'où une mise en danger de l'interprète, et du coup, évidemment, une mise en danger de la musique elle-même. Lorsque la musique devient à ce point complexe, sa réalisation est fragile. Je me suis rendu compte que lorsqu'on veut faire passer cette manière vocale à la scène, on se trouve en butte à
la difficulté que pose l'éloignement du public ; toutes les subtilités qui se perçoivent dans la proximité qui est celle de la musique de chambre risquent la plupart du temps de se perdre à la scène. La complexité est d'autant moins réalisable à l'opéra. Il y eut une période avec moins ou pas du tout d'œuvres vocales, puis j'ai vraiment réattaqué avec une pièce qui s'appelle Du blanc le jour son espace en 1984 (baryton + ensemble instrumental), et surtout avec mon premier opéra, Le chevalier imaginaire, c'est-à-dire le moment où je me suis dit : "là, il y a une bascule qui est en train de s'opérer, il faut que je me lance dans cette affaire de la scène et voir comment je peux la réaliser". C'est vrai que je nourris une grande passion pour la voix depuis toujours. Il y a l'opéra dans ma vie, j'ai été moi-même chanteur, en tant que pianiste j'ai accompagné beaucoup de chanteurs, et donc lu énormément de partitions : j'ai eu ainsi une approche permanente de l'univers de la voix. Entre cette approche et la réalisation elle-même, il y
a tout un monde ! Entre la connaissance et l'écriture, le passage à l'acte
est toujours très compliqué, et prend du temps. L'écriture vocale demeure l'expression la plus proche de l'humain, c'est pour ça qu'elle m'intéresse, d'abord physiquement. C'est à chaque fois différent : toutes les personnes ont une voix spécifique ; le système vocal de chacun reste un mystère. Comment arrive-t-on à exprimer les choses, pourquoi tel interprète est-il plus intéressant qu'un autre. En filigrane, des choses se passent sans
que l'on sache dire précisément lesquelles : c'est ce qui est intéressant.
Je travaille toujours beaucoup avec les interprètes. Par exemple, pour la préparation des Rois à Bordeaux, je suis très présent. Je tente de les aider par mes indications à trouver un sens à l'expression de leurs personnages.

Le plus souvent, vous avez écrit pour une personne précise,
ou au contraire sans savoir qui allait chanter ?

Tous les cas de figures se présentent, bien sûr. C'est idéal de travailler pour une personne : je l'ai fait pour Salammbô, mais hélas la soprano en fonction de laquelle j'avais travaillé n'a pas chanté le rôle, de sorte que je
l'ai ensuite adapté pour l'interprète qui la remplaçait. Quand j'ai écrit deux airs de concerts pour Nathalie Dessay - qu'elle n'a toujours pas créés, d'ailleurs, et je pense qu'elle ne les créera pas - on a beaucoup travaillé ensemble, parce qu'on a une première idée des choses et il est bon de
la confronter à l'interprète. On peut l'observer dans l'histoire de la musique, dans l'histoire de l'art en général : les interprètes ont toujours beaucoup influencé les compositeurs, naturellement. Je viens par exemple de rencon-trer la gambiste Christine Plubeau avec laquelle on a créé mes Leçons de Ténèbres à Tourcoing : elle est formidable, et je vais vraisemblablement lui écrire une pièce de viole de gambe, car la rencontre avec elle, la découverte de ce que l'on peut obtenir de cet instrument qu'après tout je connais relati-vement mal, m'invitent à une certaine réflexion sur l'écriture à partir de laquelle j'aimerais réaliser quelque chose.


Après Rilke, Flaubert, Cervantès ou Kafka,
et aujourd'hui Cortázar, qu'est ce qui détermine chez vous du choix d'un texte pour l'élaboration d'une pièce vocale ou d'un ouvrage pour la scène ?

Le hasard, toujours le hasard. Je dis volontiers que j'ai une culture assez étendue, c'est-à-dire que tout m'intéresse, donc tout et rien : il n'y a pas de prédétermination dans mon comportement par rapport à l'écriture, à la lecture, à l'art, à la vie en général. Tout se fait par des rencontres, des ren-contres humaines mais aussi d'objets : un livre sur lequel on tombe, un tableau, etc. Je ne me suis jamais dit : "Maintenant, tu vas lire tout Claudel ou tout Péguy pour telle ou telle raison" ; ça ne m'intéresse pas du tout. En revanche, je suis sans cesse en train de feuilleter des choses, de lire des morceaux de ceci ou de cela. Parce que la vie est fragmentaire ! Ce n'est pas moi qui le dit, c'est Rilke - il n'est d'ailleurs pas le seul, ce n'est pas lui qui invente cette phrase. Les choix sont déterminés par la vie quotidienne, et à partir du moment où on a la possibilité de rencontrer telle personne,
tel livre, telle œuvre d'art ou tel spectacle, ça peut faire évoluer les choses. Je n'ai choisi ni Flaubert, ni Rilke ou Kafka : ça s'est imposé à moi, c'est venu comme ça. Par exemple, le première fois que j'ai entendu Pelléas,
son langage m'est apparu comme très éloigné de moi, et je ne l'aimais pas, alors qu'aujourd'hui Pelléas est quasiment devenu une œuvre fétiche, avec Noces de Stravinsky, pour de toutes autres raisons. En ce qui concer-ne les sujets des livrets, on me dit souvent : "toujours les grands mythes, les grands auteurs ; pourquoi pas des textes contemporains, ou les journaux ?" ; d'une part les journaux ne m'intéressent pas du tout - c'est uniquement de l'information au quotidien avec laquelle je ne saurais absolument pas quoi faire -, et par ailleurs il n'y a pas beaucoup d'auteurs vivants avec lesquels on pourrait avoir des affinités. Le vingtième siècle est riche de beaucoup de choses, mais dans ces trente dernières années, il n'y a rien qui m'inspire. Par exemple, je ne pourrais pas, comme on me l'avait demandé, faire un opéra sur Belle du Seigneur ; ça ne m'intéresse pas du tout. J'ai lu les soixante premières pages du livre, et ça m'est tombé des mains !
J'aime mieux lire Racine que Sollers, pour tout dire. Il y a des choses intéressantes chez les essayistes, comme Leiris, par exemple.

Comment s'est faite la rencontre avec le texte de Cortázar ?
J'avais l'idée d'écrire un opéra sur Télémaque, sur l'histoire de Thésée
qui en est le centre. La femme de Cortázar m'a donné ce texte, il y a une vingtaine d'années, je crois. Ce sont des dialogues philosophiques, et tout de suite, ça m'a parlé. J'y retrouvais le thème du labyrinthe, qui m'est cher : j'étais évidemment sorti de la musique aléatoire, mais son caractère de quasi improvisation à partir d'éléments que l'on propose aux interprètes
a bien quelque chose de labyrinthique ; on peut aussi admettre que la vie en général est un labyrinthe. Peut-être est-on toujours à la recherche d'un Minotaure poursuivi par un Thésée qu'on ignore ! J'ai lu ce texte, j'ai vu qu'on ne pouvait pas l'utiliser tel quel. Je l'avais en partie intégré à ce Télémaque qui n'a pas vu le jour, puis je me suis vite rendu compte qu'en en faisant
le centre de l'œuvre, j'avais à ajouter un début et une fin : or, ce texte de Cortázar doit rester autonome, je ne devais absolument pas toucher à
son entité. J'ai ensuite commencé d'adapter, à partir de la version française, j'ai retravaillé le texte qui est tout de même, par endroits, très abstrait, ce qui nécessitait d'élaguer, ou d'ajouter des personnages pour s'approcher le plus possible d'une dramaturgie efficace.


Eric martin-Bonnet chantera Minos
© DR

Quelles ont été les étapes de cette adaptation ?
Il existe une version de 1988...

Non, ce n'est pas une version, en fait.
J'ai écrit l'opéra pour la Biennale de Venise en 1988. On me l'avait alors demandé, sans contrat, en m'accordant une vraie carte blanche. Cette liberté m'a amené à concevoir une œuvre disproportionnée au budget de
la Biennale. Je me suis donc retrouvé avec mon opéra sur les bras ! On a transformé cela en un très joli concert à la Fenice : c'était sympathique, mais tout de même pas la même chose ! Dans ces cas là, on n'arrive pas
à placer l'œuvre ; il est impossible de la proposer à quelqu'un qui ne vous l'a pas demandée. J'ai rencontré Thierry Fouquet il doit y avoir sept ou huit ans, je lui ai parlé de l'opéra. Il était bien sûr hors de question de le laisser en l'état, pour la simple raison qu'à l'époque j'écrivais avec cette surabon-dance de signes très complexe et totalement inefficace par rapport à la scène. Après l'expérience de Salammbô, je suis arrivé à la conclusion
qu'il faut aller à l'efficacité, au maximum de clarté, sinon l'on perd un temps précieux lors des répétitions pour des effets qui le plus souvent n'en valent pas vraiment la peine. La dramaturgie n'a pas bougée, la structure est restée la même ou presque - elle s'est resserrée afin d'intensifier les événements -, j'ai réécrit la partie vocale, simplifié l'orchestre. Tout cela
a pris sept ans avant la réalisation : entre 1988 et la création à l'Opéra National de Bordeaux, seize ans auront passé. Remarquez, il y a des précédents dans l'histoire !





Quels types de vocalité rencontre-t-on dans Les Rois ?

Il y a trois mondes, correspondant à trois actes :
Minos, Ariane et Minotaure. Au premier acte, le monde de Minos est plutôt grave, tendu, lourd et questionnant ; celui d'Ariane est le monde de l'inven-tion, puisqu'elle détient les secrets de Dédale, le créateur du labyrinthe : mouvementé, fouillé, véloce, évolutif, il occupe une demi-heure ; enfin, le monde du labyrinthe et du Minotaure est serein. L'expression vocale de-meure relativement classique. Il fallait cependant trouver une manière de chanter différente pour Thésée : il n'habite pas le même monde que Minos. J'ai choisi une expression très volontaire de ténor qui vocalise beaucoup, avec une tension permanente dans la voix, créant ainsi un monde à part, étonnant. En général, il y a des caractères de personnages très affirmés, avec des timbres particulièrement frappants. Par exemple, Minotaure est un baryton pourvu d'un beau timbre ; avec ce personnage, on aborde le thème du monstre, de celui qui est différent : ici, ce ne sera pas un monstre avec des cornes - c'est peut-être politiquement incorrect, mais j'ai choisi délibérément un chanteur noir avec un timbre très intéressant.

Comment distribuez-vous les tessitures ?
On remarque, à l'aperçu de la distribution, que Thésée
est un ténor, Minotaure un baryton, Minos une basse, etc. ?
Cela se fait en fonction du caractère expressif de chaque rôle, tout simplement. Thésée est le jeune conquérant, comme Siegfried, toujours volontaire : il était hors de question que ce soit une voix de basse, par exemple. Minos, c'est la lourdeur de l'autocratie, du monde du passé qui a peur de Minotaure : là encore, l'emploi d'une basse paraît évident. Minotaure possède une sorte de jeunesse, de fraîcheur et de placidité, or la voix de baryton est celle qui paraît la plus naturelle, de même que le violoncelle est l'instrument qui s'apparente le mieux à la voix humaine. Ariane est un sopra-no, et Pasiphaé - mère d'Ariane par son union avec Minos et de Minotaure par son union avec le Taureau - est une colorature avec des contre fa# - c'est une femme hystérique qui a couché avec le Taureau, dans un opéra très sexuel, en fait ! Aline Kutan est d'ailleurs formidable. J'ai évité la cari-cature, je reste dans des tessitures peut-être attendue, mais en tout cas crédibles, il me semble, de même que dans le Faust que j'écris en ce moment - une commande du Capitole. Ces thèmes ne permettent pas que l'on traite les voix de façon dérisoire. Je ne vais pas faire chanter Faust par un colorature, Méphistophélès pas un contreténor ou Ariane par un travesti ; je n'ai pas envie de créer un décalage de lecture, car l'angle de lecture est déjà suffisamment original. Il faut déjà comprendre, et à l'opéra, c'est très difficile de comprendre différents niveaux de lecture. Au cinéma, c'est possible, mais pas à l'opéra.


En général, vous livrez une partition définitive,
ou il peut arriver que vous ayez à modifier certaines choses durant les répétitions ?

Ce n'est jamais définitif, non. Je travaille toujours avec les interprètes,
et jusqu'au dernier moment, on peut modifier. Je ne touche jamais à la structure, parce qu'en général on la domine, bien sûr. Parfois, il y a des traits dans la vocalité qui gênent un interprète pour des raisons qui lui sont propres. Par exemple, Minotaure m'a appelé avant-hier pour me dire : "A tel endroit, si je pouvais faire un Do# plutôt qu'un Do, ce serait mieux pour moi", j'ai accepté. Je ne travaille pas sur des grilles abstraites pour réaliser mon œuvre. Au contraire, le parcours s'autodétermine selon chaque ouvrage. Souvent, on fait des erreurs sur les nuances ou les tempos qu'on indique souvent trop vite, et lorsqu'il y a des voix, la vitesse comme l'équilibre peuvent se trouver troublés. Lorsqu'on observe les indications de Répons, par exemple, Boulez demande 82 à la noire pour tel passage, lorsqu'il tra-vaille encore à la table, et après la première répétition, on lit sur le manus-crit photocopié qu'il a changé pour un 46. C'est tout à fait différent ! On peut avoir eu une idée, et le moment de la réalisation montre que ça ne marche pas. Par ailleurs, je prépare beaucoup les interprètes à l'avance. Je sais qu'il y a des gens qui amènent une partition à laquelle on ne touchera plus, mais je ne crois pas que cela puisse fonctionner de cette manière. C'est peut-être possible avec des partition moins lourdes, mais dans un tel projet, on ne peut pas tout paramétrer à la virgule, au bémol ou au pianis-simo près. C'est un travail de longue haleine, très minutieux, avec des centaines de milliers de signes : c'est donc très long à écrire. Parfois, certains moments peuvent être moins contrôlés que d'autres, et les répétitions permettent précisément de les revoir, de les solutionner.

 

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Yannis Kokkos et Stephen Salters en répétition
© Frédéric Desmesure

Comment s'opère la réalisation qu'en fera Yannis Kokkos
à Bordeaux ? Vous collaborez ou vous préférez ne pas intervenir ?

On a travaillé très longtemps en amont, d'une façon un peu centripète, c'est-à-dire en allant vers l'œuvre. On ne part pas d'elle pour aller ailleurs, on l'approfondit toujours. Kokkos avait besoin de comprendre ce que j'y avais mis. Mais une mise en scène ne doit pas être la réalisation idéale de l'idée du compositeur. Je n'ai d'ailleurs jamais eu vraiment de vision idéale d'aucune de mes œuvres scéniques : tout dépend de la personne face à laquelle vous vous trouvez. On a beaucoup travaillé sur le sens du texte, sur les relations des personnages, l'individualité de chacun d'eux, afin de créer des liens immédiatement repérables, sans qu'ils soient conventionnels. C'est un opéra où les relations sont très complexes - entre le père et la fille, le père et Minotaure, et Thésée qui survient. Ces relations subtiles que l'on trouve dans le texte demandaient certains éclaircissements. Nous avons fait réaliser une partition pour piano, mais elle n'a pas servi à grand'chose. C'est plus dans ce que j'ai pu lui raconter que Yannis a réussi à imaginer son décor, puis à réaliser les déplacements et la vie des personnages.
Je suis très heureux : les chanteurs sont tous arrivés magnifiquement préparés, ils adorent l'œuvre, le chœur est très formé également, tout le monde est très disponible, de sorte que ce sera une belle réalisation, j'en suis sûr. On sent lorsque ça va bien marcher ou non, vous savez ; ça plaira ou ça ne plaira pas, peu importe : il y aura toujours le même pourcentage de gens qui aimeront et qui n'aimeront pas Les Rois, mais ça n'a aucune importance ! Le travail marche très fort. Les lectures d'orchestre commen-ceront dans une semaine. C'est Thomas Rösner qui dirige, un jeune chef formidable, d'une grande précision, et se mettant toujours humblement
au service de l'œuvre.


Quels sont vos projets ?

Cela fait assez longtemps qu'il n'y a pas eu de création au Capitole de Toulouse. Nicolas Joël m'a fait part de quelques uns de ses désirs d'opéra pour son théâtre, et le projet d'un Faust s'est peu à peu conçu. Je le rédige actuellement, et la création se fera sans doute en avril 2006. Je suis invité au Festival de Besançon en 2004 et 2005 avec une résidence durant toute l'année pour faire, avec Michel des Borderies, toute la programmation artistique du festival. C'est une chose que l'on vient de faire et qui sera bientôt annoncée : cette année, il y a deux de mes œuvres, mais je fais également venir une plasticienne, ce qui est une chose tout à fait nouvelle
à Besançon. J'écrirai la pièce de concours pour 2005. Par ailleurs, j'ai du travail en cours avec TM+, Accentus, le Quatuor Ysaÿe qui va enregistrer mes quatre quatuors à cordes. Je termine également un film sur Leni Alexander, compositrice juive allemande qui a émigré au Chili en 1939, un film qui n'est pas un documentaire, mais une façon de parler d'elle, de moi, etc. J'en suis le réalisateur. C'est un gros travail. En ce moment, on achève le pré-montage, et j'espère qu'il pourra sortir à la rentrée. C'est une activité nouvelle : j'ai déjà réalisé un premier film sur un peintre, et il y a d'autres projets. Enfin, je prépare la publication de mes carnets que j'écris depuis trente ans. Je trouve intéressant de mettre à l'extérieur ce qui se passe dans la tête sans avoir forcément de jugement sur mes contemporains
(ça n'intéresse que moi !). Cela permet d'apporter des éclaircissements
sur la manière dont un artiste réagit au monde qui l'entoure et aux œuvres
à travers lesquelles il s'affronte, de proposer des éléments de biographie au parcours musical. Seul l'auteur peut dire comment ces choses se passent, et c'est bien qu'il le fasse parfois. J'ai beaucoup écrit pour les programmes de l'Opéra de Paris, et je viens de finir un texte pour celui
de Capriccio. Je prépare également un texte pour le centenaire de Jolivet.

Pour revenir sur l'actualité récente, vos Leçons de Ténèbres ont été jouées à Tourcoing, avec celles de Charpentier.
Pouvez-vous nous parler de cette expérience ?

C'était extraordinaire !
L'alternance Charpentier-Fénelon a créé un monde qui marchait très bien. Je connaissais, bien sûr, les Leçons de Charpentier. C'était intéressant
de travailler sur une instrumentation très particulière - deux dessus, gambe, basse de viole, théorbe et clavecin avec trois voix - et la difficulté était d'écrire trois pièces d'une demi-heure avec ce matériau si délicat dans un style qui puisse se renouveler. J'ai concentré l'invention sur l'économie du matériau, comme je l'avais fait pour les Dix-huit madrigaux.
La proximité avec Charpentier a donné quelque chose de très émouvant : mon langage y paraissait aussi nettement accessible, que celui de Char-pentier. Les gens ont été très surpris de cette facilité d'accès. Il y a eu des difficultés, une chanteuse a laissé tombé le projet en cours, ce qui est toujours assez éprouvant, mais dès qu'on s'est trouvé à Tourcoing, ça
s'est mis en place avec une sorte d'évidence et de magie - je ne sais
pas pourquoi ! Je vais le redonner à Paris. C'était une belle expérience.
J'ai connu ce type de croisement avec mes madrigaux et Monteverdi,
que l'on va refaire bientôt avec Schumann.

propos recueillis le 26 avril 2004 par Bertrand Bolognesi