ANNE PEULTIER,
regard allegro vivace


Apprendre la peinture
Travailler pour Zig-Zag
Illustrer la musique

 

©Anne Peultier

 

 

 

 

 

 

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Tous nos remerciements à Anne Peultier et Florence Petros pour leur participation à la réalisation de ce dossier.

Tout d'abord, dois-je saluer Anne Peultier le peintre ou la peintre ?
Je suis peintre, je peins. L'essentiel pour moi est d'être dans l'action,
dans la création. C'est à celui qui reçoit et qui regarde l'oeuvre de décider
si sa perception change dès lors qu'il sait si l'artiste est femme ou
homme. Néanmoins, s'il faut choisir, je suis une/la peintre.

Pouvez-vous, en quelques mots, nous parler de votre formation ?
Mon parcours est celui des chemins de traverse : devenir peintre, pour moi, c'est apprendre à désapprendre, à regarder pour toujours reconstruire ses images; et finalement, voir le monde comme si l'on découvrait à chaque fois une nouvelle création. Ma vision se construit aussi grâce à l'imbrication, la pénétration des images, des oeuvres, des peintres admirés (les maîtres)
et de mes contemporains créateurs. Ainsi ma formation est-elle fondée
sur cette acculturation qui commence dés mon plus jeune âge. C'est
une exigence, une veille. Elle n'est ni scolaire ni académique.

Avez-vous eu, pendant l'enfance ou l'adolescence, l'opportunité,
la tentation de faire de la musique votre métier ?

Pratiquer la musique pour moi a finalement été le moyen de créer une intimité, une fluidité dans l'écoute. Etre professionnelle ne m'a pas tenté peut-être parce que le plaisir de recevoir la musique est plus fort que
celui de la créer.

Quelques noms de peintres parmi vos préférés ?
Les maîtres et les sculpteurs me fascinent par leur génie à créer une oeuvre qui vit par elle même avec sa propre logique, ses drames, son histoire - quand l'oeuvre créée prend son indépendance et dicte sa voix
au peintre alors même qu'il la peint. Parmi ceux auxquels je pense, Vélasquez est celui que j'admire le plus. Son génie à exprimer le sensible dans ses portraits (les nains, les bouffons, les vieillards) est fascinant. L'économie de détail et la maîtrise du flou créent le mouvement et font
naître la lumière entre les couleurs. Ses noirs et ses terres si réputés, absorbent et renvoient. Elles vivent. Il est l'archétype du peintre qui sait.
Il est libre.
Egon Schiele m'impressionne aussi beaucoup. Bien sûr par ce qu'il exprime de souffrance existentielle mais aussi par cette façon singulière
de mêler peinture et dessin. Son trait si fort est impérieux, la couleur vient comme se sur-imprimer à lui. Celui qui regarde voit plusieurs images
en une. C'est troublant, c'est beau.
Je pense aussi au sculpteur contemporain Eduardo Chillida, un grand poète. Il parvient à faire parler la pierre comme s'il la vivait de l'intérieur. Enfin, j'admire Degas pour ses paysages, Manet pour ses portraits,
Turner pour ses lumières, Pollock pour son geste, Zoran Music et
Max Neuman pour leur force.

Je ressens votre travail comme une frontière entre le figuratif
et l'abstrait. Quel est votre propre regard sur cette création ?

Je commence mes peintures par une image mentale, une atmosphère,
une émotion, voire une histoire. Je lance un premier jet et de proche en proche les couleurs et le trait s'imposent (plus ou moins facilement!).
Il arrive souvent que le travail s'arrête sur une image différente de l'idée première, qui néanmoins semble intéressante. Le processus s'apparente
à un révélateur inconscient. La frontière entre abstraction et figuration est difficile à distinguer pour moi. C'est une question de cadrage, d'échelle,
des éléments les uns par rapport aux autres, de l'alliance de formes très réalistes posées dans des contextes fantastiques, de choix inédits de couleurs et finalement l'approfondissement de mon imaginaire. Une
écorce de platane, on ne peut plus réaliste, grossie à l'extrême, deviendra abstraite. C'est comme si l'oeil jouait au zoom et au télé objectif de l'infiniment grand à l'infiniment petit. Mon but est toujours de permettre à celui qui regarde d'imaginer une histoire dramatique ou poétique, de sentir qu'il s'est passé quelque chose. Et pour se faire, la nature et l'humain restent indispensables au scénario. Un humain et une nature transplantés dans des mondes imaginaires. C'est la construction par l'imbrication
de tous ces ingrédients qui peut conférer à mes peintures un caractère abstrait.

Comment êtes-vous venue à travailler avec Zig-Zag Territoires ?
Ma rencontre avec le label ZZT est aussi une histoire de passion. Musicienne, la musique est un moteur, une fabuleuse source d'inspiration, d'émotion. Elle me transporte d'un monde à l'autre peuplé d'images et de visions. En 1997, Sylvie Brély et Franck Jaffrès décident de créer ZZT.
Nous pensons prolonger l'émotion musicale par celle de l'image peinture. L'aventure s'avère passionnante. Elle enrichit l'expérience de la création discographique qui devient un échange artistique entre éditeur, musiciens, ingénieur du son, peintre, graphiste et producteur. L'accueil du public
est d'emblée enthousiaste et confirme ce choix. Aujourd'hui, la passion partagée reste intacte (voir le CATALOGUE ZZT... )

Lorsque vous parlez de la musique comme d'un moteur, peut-on
imaginer quelque chose de l'ordre de la transe ?

En effet, les musiques qui me touchent provoquent en moi le désir de danse, une soumission au rythme et à la vibration. J'écoute en peignant
et souvent la respiration, le mouvement et les couleurs du pinceau sont subordonnés à la musique. Parfois le chemin est moins immédiat et impulsif. La musique repose en moi et va germer pour donner dans le temps ses fruits - les images -, images que je ne sais expliquer.
Je suis très réceptive aux musiques médiévales, pré-baroques, au début
du romantisme (avec Schubert notamment) et aux compositeurs français
du début du XXème siècle. Le chant et d'une manière générale les petits ensembles instrumentaux me touchent particulièrement, ils sont pour moi la quintessence de l'harmonie. Leurs vibrations, leurs univers provoquent en moi un transport, un départ rapide et intense.

Pour Zig-Zag Territoires, avez-vous des contraintes créatives
ou techniques à respecter ?

ZZT ne m'impose pas véritablement de contraintes créatives. Mon
travail est fondé sur le dialogue musique, peinture, sur la recherche de résonances entre les deux expressions. Ma seule contrainte est de tenter ce voyage. Je zigzague entre sons et couleurs, histoires à écouter puis
à voir. D'un point de vue technique, le format constitue la contrainte principale. L'idée est d'être le plus proche possible du format disque pour ne pas perdre la qualité de définition lors de la reproduction. Je peins
donc sur papier quasiment carré d'à peu prés 30 x 30 cm. Pour chaque disque, je fournis au label quatre tableaux qui expriment des facettes, des atmosphères différentes de l'oeuvre écoutée; j'essaie chaque fois d'être homogène tout en proposant d'un point de vue graphique une diversité (peinture plus ou moins riche en couleurs et motifs) qui permet au graphiste d'intégrer ses propres contraintes (texte, lisibilité, cohérence graphique de l'ensemble).
Il est vrai qu'une fois achevées, mes peintures dépendent totalement du graphiste qui va les utiliser pour réaliser l'objet final. Cette étape est très délicate pour moi. Sa réussite tient en la confiance, le respect et la compréhension mutuelle que le peintre et la graphiste entretiennent.
J'ai la chance de travailler avec Georges Garcia Morales qui a une grande sensibilité à la fois musicale et picturale et surtout beaucoup de talent.
Je pense même que plutôt que de générer une éventuelle frustration, son travail à partir du mien m'ouvre de horizons car le champs des possibles informatiques est infini. Cet échange nourrit ma peinture au delà même
de ZZT. Les seules insatisfactions sont plus liées au rendu des couleurs reproduites, notamment des bleus.

De combien de temps disposez-vous pour un projet de pochette ?
Le temps accordé par ZZT pour la réalisation d'une pochette est très variable et dépend du planning de sortie des disques. Cela peut aller
de cinq jours à deux semaines.

Aimez-vous travailler dans l'urgence ou avez-vous l'angoisse
de "la toile blanche" ?

Je crée le plus souvent sous pression, dans l'urgence. Les images
me parviennent plus intensément, plus rapidement; je me libère des problématiques esthétiques ou intellectuelles de fond. Le travail est cependant un peu cyclique; en effet, tous les deux ou trois disques
- ou autres productions -, je sens la nécessité d'une remise en cause,
d'un approfondissement, d'une autre recherche. C'est là que les choses
se compliquent, la création me semble insatisfaisante, douloureuse et décourageante. Il me faut alors du temps et c'est souvent après m'être acharnée que je trouve l'image en lâchant prise. Cette recherche
nourrira quelque temps la création avant de s'étioler à nouveau.

Comment abordez-vous des oeuvres comme "Casse-Noisette"
ou "L'Histoire du Soldat", classiques qui ont déjà ancré en nous
une bonne dose d'images ?

Chaque projet discographique est une aventure singulière grâce à l'approche très originale des artistes qu'enregistre ZZT. L'oeuvre jouée
est revisitée et/ou approfondie de telle sorte que ma vision en est transformée. Le défi est plus fort pour moi lorsque l'oeuvre est déjà très porteuse d'images; il me faut vraiment chercher avec ces images en tête dans la rupture, la référence ou encore l'humour. Travailler en "territoire vierge" est bien moins contraignant et certainement plus personnel.
Malgré cela, j'ai souvent le sentiment, même si l'oeuvre musicale n'est
pas associée directement à une iconographie, que les images qui surgissent ne m'appartiennent pas, comme si elles étaient déjà
associées à la musique.

Très souvent, ce sont les tableaux du patrimoine culturel qui servent
à illustrer les pochettes de disques. L'illustration originale est-elle
une rareté ?

Le disque est un support particulièrement riche pour l'illustration. Dés
les années 60, les artistes pop-rock s'en sont emparée pour exprimer
au-delà de la musique leur projet, leur identité. Warhol et le Velvet Underground, les Rolling Stones, les Beatles avec leur fameux Yellow Submarine et depuis quasiment tous les artistes développent une
identité graphique. Finalement, avec l'avènement du vidéoclip, les musiciens ont dû mettre en scène leur musique et donc travailler les résonances graphiques de leur art. Dans le monde de la musique classique, la démarche d'illustration a, à ma connaissance, rarement
été entreprise même pour l'opéra dont le support disque aurait pu être
un prolongement, un approfondissement de la scénographie et du spectacle. Depuis peu, certains labels classiques proposent des
disques avec une valeur ajoutée visuelle qui semble-t-il touchent le
public. La créativité des artistes s'exprime encore beaucoup plus dans
le domaine pop, rock, rap, techno... que dans le classique. Je suis
réceptive au travail des Têtes Raides, Pixies, Noir Désir, M... La presse
écrite retient également mon attention. J'apprécie beaucoup le travail
de Manuel Gerinck pour le Monde Diplomatique et Libération.

La photographie aussi s'est imposée avec l'importance que l'on sait...
Le voyez-vous comme une fatalité ou comme une facilité ?

Ni l'une ni l'autre, mais plutôt comme un médium qui constitue une vraie stimulation à la peinture. Il me semble qu'il n'y a pas d'antagonisme
photo-peinture. Au contraire, la photo m'inspire beaucoup. C'est un instantané, un regard ultra précis notamment du mouvement qui facilite
et enrichit la recherche du peintre. Les deux expressions ont leur place dans l'illustration même si la photo reste plus intégrée dans le
processus d'édition sur le plan des techniques et des mentalités.

Pour vous reposez du petit format, vous sautez sur l'opportunité
de concevoir un décor d'opéra... Rêve ou cauchemar ?

Un rêve. Ce serait un vrai monde à construire sur la base d'un projet artistique global (musique, livret, mise en scène). Une opportunité
et un enjeu inouï!

Que choisissez-vous alors : Madame Butterfly, Lulu ou Mélisande ?
Il m'est difficile de choisir aujourd'hui. Il me faudrait vraiment approfondir
les oeuvres, écouter, lire pour répondre. Ce serait sinon une réponse
trop superficielle.


Propos recueillis par Laurent Bergnach en juillet 2003