le pays : un opéra de ropartz

25 janvier 2008
redécouverte à l'opéra de tours

 

présentation de l'œuvre
entretien avec alain garichot
entretien avec gilles ragon
à lire
entretien avec jean-yves ossonce
sorties CDs





© dr

 

 

 

 

 

 









à lire


On pourra se pencher plus avant sur le destin
des prêcheurs bretons en mer islandaise
- mais pas exclusivement, du reste, puisque
il s'intéresse également aux Normands -
grâce au livre passionnant et scrupuleusement documenté d' Elín Pálmadóttir, femme de culture (journaliste, éditorialiste, biographe, écrivain, de formation philosophique) né à Reykjavík en 1927. "Fais dodo petit Jean, l'Islande cruelle t'appelle", telle s'énonce une macabre berceuse que les mamans bretonnes entonnaient à leurs petits,
il n'y a pas si longtemps, à y bien réfléchir.
L'auteure retrace l'épopée morutière, les grands sacrifices dans lesquels elle précipita les plus humbles au profit de quelques mieux placés, ne faisant l'impasse sur aucun de ses aspects.
L'on y apprend, bien sûr, la vie à bord, les fêtes aigres-douces des départs, les légendes
- le voile est d'ailleurs levé sur les amours hypothétiques de pêcheurs français avec les belles insulaires nordiques -,
les retours, les trop nombreux naufrages,
mais aussi les missions locales, les premiers hôpitaux en mer, etc. Dans cette parution des éditions Thélès, deux veines sont exploitées
avec bonheur : la précision scientifique du documentaire et de la statistique
(qui, parfois, fait froid dans le dos),
le souffle d'une conteuse qui a su s'imprégner
si intimement de son sujet qu'elle le transmet
avec un enthousiasme communicatif.
En refermant ce volume publié en version original en 1989 et accessible en langue française depuis l'automne dernier, on saisira d'autant plus la troublante vraisemblance du livret du Pays.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


sorties CDs

Timpani réédite l'unique enregistrement de l'ouvrage, dirigé par Ossonce en 2001

 

Mireille Delunsch, Kaethe
Gilles Ragon, Tual
Olivier Lallouette, Jörgen

Jean-Yves Ossonce, direction
Orchestre Philharmonique du Luxembourg

 

 

C'est vers la fin de la fin de la Première Guerre Mondiale, en 1918, que Ropartz compose son
Trio en la mineur pour violon, violoncelle et piano
.
L'œuvre en trois mouvements (Modérément
animé / Vif / Lent - Animé) hérite de César Franck : forme cyclique, intensité des lignes mélodiques
et richesse des harmonies. La pièce se termine comme elle a commencé, sur l'évocation d'un océan immense, d'abord houleux puis apaisé. Proposant également un Trio Op.31 de Rhené-Baton, cet enregistrement de mars 2007 entre dans la série Musique Française : découvertes 1890-1939.
(Atma Classique ACD2 2542)

Trio Hochelaga
Anne Robert, violon
Paul Marleyn, violoncelle
Stéphane Lemelin, piano

 

 

 

 

 

 


© anaclase.com

Le 25 janvier, à l'Opéra de Tours, le public découvrira Le Pays, un opéra de Joseph-Guy Ropartz créé en 1912 et plus jamais monté en France depuis lors. Nous avons souhaité présenter l'événement et nous en entretenir avec ses maîtres d'œuvre. Tous nos remerciements à
Jean-Yves Ossonce, Gilles Ragon, Alain Garichot et Mélanie Paris
sans la complicité desquels ce dossier n'aurait vu le jour


 


LE PAYS

Du compositeur Joseph-Guy Ropartz, souvent dit breton et que l'on dira plus justement français, quel que soit son fort ancrage régional, il n'est guère aisé d'entendre aujourd'hui la musique. Ainsi n'avons-nous pu vous présenter, en cinq ans, que ses 1ère et 4ème Symphonies [lire notre chronique du 24 septembre 2004] ! Né à Guingamp le 15 juin 1864, le musicien mourra le 22 novembre 1955, dans sa maison de Lanloup. Ces quelques quatre-vingt onze années donneront le jour à
un vaste catalogue d'œuvres. Pour mieux connaître Ropartz, nous vous invitons à lire l'excellent ouvrage de Mathieu Ferey et Benoît Menut,
paru chez Papillon, et, en attendant, le compte rendu qu'en livre notre média et qui offre de brefs éléments biographiques [lien].

Alors qu'il est en poste à Nancy, dont il dirigera le Conservatoire de
1894 à 1919, l'artiste découvre Passions celtes, un recueil de nouvel-
les que lui offrit Charles Vallin et dont l'auteur est ce même Charles
Le Goffic
(1863-1932) dont il a plus tôt mis en musique deux poèmes.
Il se passionne tant pour L'Islandaise qu'il entre en contact avec Le Goffic qui, non content d'accorder le droit d'adaptation, lui propose
même des ajouts (refusés par Ropartz qui désire précisément s'en
tenir à un drame intime). Commencée en 1908, la composition de
cet opéra prendra vingt-cinq mois.

Ce n'était, du reste, pas la première fois que le musicien se penchait
sur la vie des marins bretons en mer d'Islande. Exactement vingt ans plus tôt, il écrivit pour Louis Tiercelin (1849-1915) la musique de scène d'une adaptation théâtrale du célèbres Pêcheurs d'Islande de Pierre Loti (roman paru en 1886). Au début de l'année 1893 est rendue publique
la meurtrière campagne morutière de 1892 : sept goélettes françaises avaient coulé, portant à près de cent-cinquante le nombre des disparus ; la création de Pêcheurs d'Islande dans la partition de Ropartz, le 18 février, voit son succès grandi par une presse polémique qui, mettant en relation art et actualité, lui donne une dimension politique. De fait, entre 1825 et 1939, l'exploitation des bancs de morue au large de l'Islande, pour faire les choux gras de quelques conserveries dont la fortune reposait cyniquement sur cette protéine des pauvres pour laquelle
les pauvres mourraient eux-mêmes, fut simplement désastreuse en termes humains, comme en témoigne notamment Jean Kerleveo (in Paimpol au temps d'Islande : chronique d'un siècle d'armement à la grande pêche morutière, Chasse-marée). Tandis qu'il prépare cette musique, Ropartz, attristé par la perte de sa mère, part en mer vers le nord. Durant ce voyage, il note quelques fragments mélodiques qui serviront directement au projet Pêcheurs d'Islande et précise les idées musicales (deux carnets d'esquisses) qui vingt ans plus tard formeront le matériel thématique du Pays (in Joseph-Guy Ropartz par Ferey et Menut, Papillon).

Le Pays est un opéra sur la nostalgie, ce sentiment qui habita Joseph-Guy Ropartz lorsqu'il dirigea le Conservatoire de Nancy, puis celui de Strasbourg, deux postes qui l'éloignèrent de sa chère Bretagne durant trente-cinq ans. On comprendra aisément tout ce qui put l'attacher à L'Islandaise de Le Goffic. En voici l'argument : unique survivant d'un naufrage, le jeune Tual est recueilli par Jörgen en terre islandaise ; pendant sa convalescence, il s'éprend de Kaethe, la fille de cet hom- me ; c'est sur le Hrafuaga, la dangereuse tourbière, que serment sera prononcé, unissant le couple à la seule condition que jamais Tual retourne au pays. Le deuxième acte nous montre un Tual plus rêveur auquel la terre natale manque cruellement ; grande est l'inquiétude
de Kaethe, bientôt mère. Le dernier acte est fatal : plusieurs goélettes françaises croisant au large, le jeune homme, comme possédé, tente de les rejoindre. C'est le dégel : le Hrafuaga l'engloutit.

Le 1er février 1912, Ropartz dirige lui-même la création du Pays à
Nancy. L'œuvre est donnée à Paris (Salle Favart) le 14 avril 1913. Elle
est trop vite oubliée. La recréation que constituent les trois représenta-tions tourangelles (25, 27 et 29 janvier 2008) est donc un événement
à ne pas manquer. Pour vous y préparer, nous avons réuni sur cette page les avis de trois acteurs de la vie lyrique : le metteur en scène
Alain Garichot
qui signera cette nouvelle production, le ténor Gilles Ragon qui enregistra le rôle de Tual, il y a quelques années, enfin le
chef d'orchestre Jean-Yves Ossonce qui dirigea ce disque et conduira en fosse les musiciens de l'Orchestre Symphonique Région Centre Tours dans Le Pays d'ici quelques jours.




entretien avec alain garichot
13 janvier 2008

Comment avez-vous rencontré la musique de Guy Ropartz ?
J'ignorais l'existence de cette œuvreœuvre jusqu'à ce que Jean-Yves Ossonce me propose de la mettre en scène. Je l'ai donc découverte
par son propre enregistrement. La musique m'a immédiatement séduit, puis le texte, de sorte que j'eus tout de suite envie de servir l'ouvrage.
Je peux affirmer être désormais en amour avec lui, comme disent les Québécois ! D'autant que l'on m'offre une distribution avec laquelle je peux faire un vrai travail d'acteurs.

Qu'est-ce qui vous a d'abord frappé dans Le Pays ?
L'œuvre repose sur des événements de vie totalement vrais qui s'inscrivent dans les cellules de chacun des trois personnages. L'unique rescapé du naufrage d'un bateau de pêche - voir l'actualité ! - échoue sur une île pratiquement désertique où la nature est autant hostile qu'imprévisible, toute entière habitée par le huldufolk (elfes, trolls, etc. : le peuple caché, comme disent les Islandais). Il est sauvé par un couple - père/fille - d'individus totalement isolés qui le fait
renaître. Imaginez-vous : l'Islande, c'est presque la planète Mars ! Par exemple : la terre est orange, l'on y mange la chair d'un requin dont
on est obligé d'attendre qu'elle se putréfie pour perdre ses toxines
- et c'est une friandise ! -, on vit dans des sortes de cabanes, etc. L'univers des marins bretons est également un univers de survie,
avec son irrationnel, ses superstitions (le lapin, entre autres). Il y a
une âpreté dans le langage de Le Goffic sur laquelle la musique
de Ropartz possède la force du vent, du désert.

Ropartz est en poste à Nancy depuis quatorze ans lorsqu'il
entreprend cet opéra sur la nostalgie. Comment la puissance de
ce sentiment qu'à l'égard de sa Bretagne lointaine il partage avec Tual, son personnage, se déploie-t-elle dans l'œuvre ?

Les œuvres osant l'univers de la nostalgie sont excessivement rares. Les propos de Ropartz sur la découverte de L'Islandaise, la nouvelle
de Le Goffic qui inspirera son opéra, sont édifiants. Elle est un magni-fique creuset qui entremêle des éléments déterminants comme la reconnaissance, l'amour sincère, l'arrivée d'un futur enfant, etc. Enfin, tout ce que l'obsession du retour au Pays peut balayer, ce que les déracinés connaissent. Le déracinement - que j'ai connu - est une expérience extrêmement marquante. Surtout lorsque vous êtes porté décédé sur les registres de votre Terre Natale !

Vingt ans plus tôt, Ropartz effectua un grand voyage en bateau
qui le mena dans les pays du Nord. Si son intention était d'abord de pousser jusqu'à l'Islande, il ne s'y rendra finalement pas. C'est donc une Islande imaginaire qu'il dépeint dans Le Pays. Partant que dans l'éloignement la terre natale est idéalisée, car figée dans un souvenir souvent fantasmatique, c'est également un rêve de Bretagne qu'évo-que Tual. Quelle part à ce désir récurrent votre mise en scène accordera-t-elle ?

Ropartz n'avait aucune connaissance de l'Islande. En revanche, tous
les lieux et les croyances ancestrales islandais que décrit la nouvelle sont justes. Cette terre, ce fjord existe réellement. Le Goffic a très bien perçu qu'en dehors de Reykjavik, on ne vit pas, on survit. Peut-être
savez-vous qu'aujourd'hui encore les lois islandaises prennent en compte des traditions reposant sur un irrationnel omniprésent. On
ne déplace pas un tas de certaines pierres pour faire passer une
route, par exemple ! L'on y bénit encore certains événements sur le Hrafuaga, tout cela n'est pas du tout tombé en désuétude. Dans la confrontation des coutumes, des habitus de vie, entre Bretagne et Islande, bien sur, mais même entre les habitants de deux régions
de France, la découverte est exceptionnelle, les relations humaines d'une franchise brutale. C'est ce qui est beau dans Le Pays : la
rencontre de deux cultures très différentes par un amour fou où
l'on ne ment jamais.

Dans Le Pays, deux terres s'opposent : la Bretagne dont Tual se languit et l'Islande où il a rencontré l'amour de Kaethe - qui soigna sa blessure comme Iseult guérit celle de Tristan. Entre ces deux pôles affectifs, la mer joue un double rôle : c'est grâce à elle qu'a lieu la rencontre entre les amants et c'est elle encore qui rejette le héros
du chemin du retour. À deux reprises, elle livre son corps meurtri : la première fois suscite une relation qui mène à l'union et à la paternité, la seconde est la sanction de la désobéissance ; ce qui revient à dire que d'initiatrice elle se fait juge. Comment révèle-t-on sur scène ces notions de devoir et de rêve, soit de réalité assumée ou déniée, qui sont au cœur de la trame ?

Ces personnages sont magnifiques de vérité. Kaethe est d'une lucidité et d'une franchise confondantes, allant jusqu'au pardon. Ce que ne fera pas le Hrafuaga, la tourbière qui engloutit dans la Saga Islandaise.
Tual est sauvé de la mer mais englouti par la terre. De fait, en temps
que marin, c'est la nostalgie de la terre bretonne qui l'habite, et c'est la terre qui le mange ! C'est un peu plus complexe, en vérité : la tourbière, gorgée d'eau gelée, étouffe sa victime au dégel : le corps finit donc
bien en mer. L'on a tous conscience du danger de la mer ; pourtant,
en Islande, la noyade est une surprise : le vrai danger, là-bas, c'est l'engloutissement… sans compter les éruptions volcaniques. L'Islan-
de est une île où l'on peut facilement marcher sur du soufre. Quant
au père, Jörgen, il est comme tous les pères qui, consciemment ou inconsciemment, sont le premier et seul homme de leur fille unique.
Ce qui l'amène à induire les moyens d'évasion possibles dans le mental de Tual pour regagner sa Bretagne, afin de garder sa fille et
son futur héritier.

Le cast de la production annonce l'intervention de projections, réalisées par Lionel Monier. De quoi s'agit-il ?
J'ai tout de suite pensé à travailler avec un projectionniste, ce que je
n'ai jamais fait jusqu'à présent. Cela permet de rendre perceptibles
au public ces visions de Bretagne qui taraudent Tual - tout ce à quoi
il pense arrive sur l'écran : les goélettes, mais aussi les gens qu'il a laissés là-bas, l'autre prénom qu'il prononçait dans son coma, etc. - ainsi que les particularités extraordinaires, sublimes et inhospi-
talières du sol islandais.

 



entretien avec gilles ragon
9 janvier 2008

En 2001, aux côtés de Mireille Delunsch et d'Olivier Lallouette, vous avez enregistré Le Pays. Que diriez-vous de la musique de Ropartz ?
À sa manière, mais également dans la lignée des César Franck et Gabriel Pierné, induisant une orchestration plutôt lourde qui a volontiers recours aux cuivres, Ropartz est un wagnérien. La partition du Pays est traversée de leitmotivs - thème breton de Tual, thème du marécage, etc. À cette grande différence près que sa musique n'est pas dramatique.
Un wagnérisme debussyste, si l'on peut dire, avec une superbe
couleur d'orchestre.

Sans doute s'agit-il d'un caractère imposé par la dramaturgie ?
Bien sûr ! Cet opéra ne compte que trois personnages, sans chœur, ce qui, en soi, est plus que déterminant. Il n'y a pas d'action. Son premier acte est un huis-clos qui fait la part belle à un long duo amoureux, par exemple. Même la mort de Tual n'est pas montrée : elle n'est perçue qu'à travers la lamentation de Kaethe.

Comment présenteriez-vous l'écriture vocale du Pays ?
C'est un ouvrage qui requiert un baryton présent (Jörgen), dans la tradition des rôles français pour cette tessiture, un soprano dramati-
que quasi wagnérien (Kaethe) et un ténor que je dirais hybride (Tual) :
demi-caractère français convoquant un métal plus wagnérien, évoluant vers le répertoire musclé du début du 20ème siècle. Par ailleurs, l'on y décèle une modernité dont on imagine facilement qu'un Poulenc put puiser plus tard. De fait, travailler ce rôle m'aura beaucoup apporté : c'était la première fois que je m'essayais à un répertoire plus large,
ce qui m'a donné des idées ! Avant cela, je n'imaginais pas de chanter Werther un jour, par exemple, ce que j'ai fait depuis, et aujourd'hui,
ce sont précisément des rôles convoquant ce type de vocalité-là que j'aborde régulièrement.

Selon vous, cet opéra est-il symboliste ou naturaliste ?
Pour moi, Le Pays est naturaliste, à n'en pas douter. À la fois parce
que l'argument est parfaitement vraisemblable, que l'inspiration se fait parfois folkloriste, mais aussi par la présence de certains stéréotypes - le vieux Jörgen est alcoolique, par exemple ! Le livret ne fait pas l'im-passe sur certains détails réalistes : Tual ne pense à quitter l'Islande que lorsqu'il voit passer au loin des goélettes françaises. Mais il est également symboliste : le mariage n'y est pas sacré sous l'autorité de l'Eglise mais par un serment fait au Hrafuaga qui engloutira Tual après sa trahison. Cette œuvre dit l'impossibilité d'être heureux, ni plus ni moins que tous les opéras, d'ailleurs. Son grand message ? L'on n'échappe jamais à ses racines, tout simplement.

 



entretien avec jean-yves ossonce
16 janvier 2008

Après avoir enregistré Le Pays, voilà que vous allez le diriger au théâtre. Qu'est-ce qui vous attache à la musique de Ropartz et
à cette œuvre en particulier ?

Sans doute la curiosité, au départ. La partition m'avait été signalée par Serge Topakian, le directeur du label Timpani, qui venait d'enregistrer des mélodies de Vierne avec Mireille Delunsch. Je l'ai lue pour la première fois en 1999, et il a fallu quelques temps pour que le projet discographique se mette en place. Je suis fort intéressé par cette période très riche et contrastée de la musique européenne, mais je connais beaucoup moins bien Ropartz qu'Albéric Magnard, par exem-ple, dont j'ai enregistré l'intégrale des symphonies (avec le BBC
Scottish Symphony Orchestra, chez Hyperion). Ce qui est frappant
chez Ropartz, au premier abord, c'est sans doute une couleur orchestrale et harmonique tout à fait distincte du debussysme
largement en vogue à l'époque.

Comment la partition traite-t-elle le mètre et le rythme, dans cet
opéra où le temps est dévoré par l'absolue subjection - il est tour à tour celui de la guérison, de l'enthousiasme amoureux, de l'appel
du pays, enfin de la mort ?

Vous avez raison : il y a un parallélisme entre le mouvement des âmes, pourrait-on dire, faute d'un meilleur terme, et le déroulement rythmique ou agogique. Le rythme lui sert à dessiner les motifs dramatiques. Souvent très anguleux, il fait référence aux éléments naturels : l'Islande austère, la Bretagne, la violence de la mer, etc. Au contraire de Debussy, la souplesse française qui fait ample usage du rubato non écrit n'est pas de mise. Ropartz, par contre, est très spécifique sur les multiples variations de tempo et noie souvent toute impression de carrure dans
de fréquents changements de mètre. Reconstruire le naturel dans de
tels enchaînements est d'ailleurs un des problèmes spécifiques de
la musique française du début du siècle, où l'on ne peut se repérer uniquement à partir d'un parti pris, par exemple, de déroulement du
texte chanté en conversation, comme chez Strauss ou Debussy. Vous soulignez justement l'intérêt du traitement du temps subjectif dans l'opéra : cela me rappelle certains scénarii bergmaniens où le temps
et sa densité est un enjeu majeur.

Dans cette œuvre, rencontre-t-on des motifs d'inspiration bretonne
et islandaise, soit empruntés directement à un folklore, soit réin-ventés par le compositeur ?

Oui, chaque personnage a l'occasion de présenter ce que je qualifierais plutôt de musique populaire réinventée. Un sorte de chanson à boire rythmée pour Jörgen, le père ; la ballade de Messire Olaf pour Kaethe (de caractère très protestant et islandais, comme le souligne Michel Fleury) ; les motifs plus bretons du chant de Tual au début du deuxième acte - peut-être les plus proches d'une authenticité ethnologique, et pour cause. Ma connaissance inexistante du répertoire populaire breton ne me permet pas de répondre plus avant à votre question.

Honegger n'hésitait pas à mettre sur un pied d'égalité Le Pays
de Ropartz, Ariane de Massenet, Pénélope de Fauré et Pelléas & Mélisande de Debussy (in Comœdia, 1942) ; qu'en pensez-vous ?

Je comprends ce que voulait dire Honegger, ayant désormais pratiqué trois de ces œuvres - à l'exception de celle de Massenet. Ce sont trois facettes complémentaires et souvent contradictoires de ce répertoire français du début du siècle, avec ce que cela comporte de qualité musicale et aussi, parfois, de problèmes dramaturgiques. Dans
un contexte lyrique qui favorise davantage les livrets d'action que les paysages intérieurs, elles restent des symboles de cette époque,
et des œuvres très marquées dans leurs esthétiques respectives.

Il y a cent ans commençait l'écriture de cet opéra. Après sa création
à Nancy (1912), la première parisienne (1913), puis des représenta-tions allemandes (1914) et suisses (1918), Le Pays attendra le mois de mai 2006 pour retrouver les planches, dans une mise en scène
de Stefán Baldursson donnée à Reykjavik (Islande) sous la direction musicale de Kurt Kopecky. Comment expliquez-vous l'oubli qu'aura connu cette œuvre ?

Je pense que l'oubli s'explique avant tout par l'austérité du sujet et la profondeur musicale de son traitement. Pour moi, Le Pays fait partie
de ces œuvres dans lesquelles, pour paraphraser le "trop de notes, Mozart !" de la création de L'Enlèvement au Sérail, il y a presque trop
de musique… Dans ces ouvrages, le compositeur est presque trop exigeant pour le spectateur d'opéra, qui doit au même moment prêter attention à une musique complexe, sans concessions à la scène à
faire
, écouter le texte et recevoir la puissance de sentiments vrais qui
se manifestent avec force. Le destin de telles œuvres est souvent
d'être plus admirées par les professionnels, voire révérées même,
que reconnues par l'ensemble du public. Pourtant, je pense que leur temps est venu, parce que nous pouvons bénéficier dans notre appro-che de toutes les expériences musicales, théâtrales, littéraires, cinématographiques, du vingtième siècle. Je disais plus haut que je
ne me sentais pas loin de Bergman ou du théâtre scandinave. Nous sommes plus proches de ce monde dramaturgique, aujourd'hui, que
du naturalisme de certains opéras à redécouvrir de la même époque.
Et puis, la nostalgie est un sentiment magnifique : nous avons toutes
et tous nos Bretagne dans un coin du cœur, qu'il s'agisse de terres perdues de vue et regrettées ou, métaphoriquement, d'amours mortes, enfouies dans la mémoire et toujours vives. Les personnages du Pays sont poignants dans leur isolement. L'intuition de Kaethe, quant au
futur impossible de son couple avec Tual, résonne de manière très contemporaine. L'identification aux personnages, chère à un grand public lyrique souvent sentimental - et je dis cela sans aucune ironie -, serait peut-être trop douloureuse.

Dossier et entretiens réalisés par Bertrand Bolognesi