| PORTRAIT
la pianiste olga kern
Quels
ont été vos maîtres ? Vous
jouez Barber et Messiaen... Votre
approche du Concerto de Tchaïkovski ?
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anaclase
En
savoir plus Vous pouvez lire notre compte rendu
d'écoute du disque Tchaïkovski paru chez Harmonia Mundi et notre chronique du récital
d'Olga Kern le 20 janvier 2004 au Musée d'Orsay
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Nous avons eu le plaisir de rencontrer OLGA KERN. Il conviendra
de la saluer sur cette page pour nous avoir accordé cet interview, et de
remercier Jean-Marc Berns et Marina Tikhvinskaïa sans la complicité
desquels cet entretien n'aurait eu lieu.
Quels ont été vos maîtres ? Ceux de l'Ecole
Centrale de Musique. J'ai eu un professeur extraordinaire : Evgueni Timakine.
Il a quatre-vingt huit ans, mais du temps où j'étais son élève,
il était en pleine forme. Il a formé de grands pianistes, comme
Ivo Pogorelich, par exemple. Il avait sa méthode qui remontait à
l'époque tsa-riste du piano russe. Je suis tout à fait heureuse
d'avoir eu ce professeur. Mon tout premier professeur a été ma propre
mère qui était également pianiste. Je suis originaire d'une
famille où tout le monde est musicien. En commençant par mon
arrière arrière grand'mère qui était une grande copine
de Tchaïkovski. Mon arrière grand'mère était chanteuse
et travailla avec Rachmaninov. Et mon grand père est aussi un musicien
connu. Il a quatre-vingt six ans. Il est professeur de hautbois, et je rencontre
beaucoup de ses élèves dans le monde entier. Dernièrement,
j'étais au Metropolitain Opera à New York, par exemple, et j'ai
vu que le hautbois solo de l'orchestre est un élève de mon grand
père. Mon père est un pianiste qui travaille à l'orchestre
du Théâtre Bolchoï. Ma mère est pianiste aussi et professeur
de piano. Il était assez normal que je devienne pianiste puisque j'ai
toujours voulu le devenir. Après l'Ecole Centrale de Musique, j'ai fait
mes études au Conservatoire Tchaïkovski, auprès de Sergeï
Dorenski, et ensuite à l'équi-valent moscovite du Conservatoire
Supérieur parisien. Quand j'étais dans ce conservatoire, je faisais
en même temps mes études en Italie, où j'ai suivi pas
mal de master classes. J'ai donc eu beaucoup de maîtres différents,
dont Boris Petrushanski, qui a préparé les meilleurs pianistes.
C'est vraiment très important dans la vie d'un musicien !
Naître dans une famille de musiciens, ça peut être un avantage,
mais aussi parfois un inconvénient, ou en tout cas présenter certaines
difficultés ; qu'en a-t-il été pour vous ? Non,
pas du tout. Que du plaisir !
J'ai
eu le plaisir de vous entendre plusieurs fois, dans le répertoire russe,
bien sûr, mais aussi dans la Sonate de Barber. Pensez-vous qu'il
y ait dans cette musique une filiation avec les compositeurs russes ?
Pour commencer, je ne joue pas exclusivement de la musique russe ! Ce serait
complètement impossible. C'est une chose incroyable, mais il n'existe pas
de mauvaise musique, à mon avis. La Sonate de Barber est l'un des
chefs-d'uvre de la musique américaine. Barber était vraiment
un musicien remarquable. Pour son opéra Vanessa, le Concerto
pour piano, ou encore l'Adagio. Cette musique est vraiment magnifique.
Je l'ai d'abord découverte par deux enregistrements : celui de Horowitz
puis celui de Van Cliburn. Ces interprétations sont fondamentalement différentes
mais char-mantes toutes les deux. C'est pourquoi j'ai pensé que si je me
présentais à un concours en Amérique, j'étais
obligée d'apprendre à tout prix cette pièce. Je ne sais pas
s'il y avait vraiment un lien entre Barber et les com-positeurs russes ; peut-être
les a-t-il vus, puisque beaucoup de ces musi-ciens ont vécu en Amérique
; mais en général je trouve son style vraiment unique. Il est un
classique de la musique de son pays.
La nouvelle
génération de pianistes russes joue volontiers la musique d'Olivier
Messiaen. Vous-même l'avez jouée... J'aime beaucoup Messiaen,
en premier lieu parce qu'il était, avec Prokofiev, le compositeur préféré
mon père. Il m'a révélé des aspects de Messiaen qu'aucun
livre ou manuel n'aurait su me montrer, ni moi toute seule, parce qu'il est en
train de les étudier encore. Il a même fait quelques recherches sur
son uvre, et m'a beaucoup expliqué certaines choses assez particu-lières
et très importantes à propos de son style. Ses travaux explorent
la manière dont Messiaen composait. Il est impossible de mémoriser
ses partitions, d'essayer de les retenir, sans en savoir tout le schéma
compo-sitionnel ; par exemple, dans la dernière période, il commence
par très peu de notes pour les accumuler, les augmenter vers la fin,
et ensuite il les diminue encore. A l'intérieur de cette forme, on
trouve des traits réduits qui observent le même principe. En connaissant
la structure générale mais aussi tous ses détails, l'interprétation
devient plus intéressante, forcément. Bien sûr, ces opinions
sur la musique de Messiaen ne peuvent s'appliquer à tout le catalogue du
compositeur. Par exemple, les Vingt regards sur l'enfant Jésus sont
totalement différents. Ce contraste entre divers aspects de son style
est intéressant. Quels sont les compositeurs
que vous aimez le plus jouer, et pourquoi ? Bien sûr, j'adore
la musique russe, parce qu'elle m'est naturellement léguée par ma
famille. C'est pourquoi je la ressens avec évidence. Je ne peux pas dire
qu'elle soit ma musique préférée, mais elle est importante,
elle signifie beaucoup pour moi. Et, comme je vous l'ai dit, la mauvaise musique
n'existe pas ! Chaque compositeur, pour moi, a son propre style. Chez Messiaen,
je peux toujours trouver quelque chose qui me touche, que je puisse faire mien.
Mais aussi chez Scarlatti, Bach, Beethoven, Chopin, Mozart, Schumann, Brahms,
Schönberg, Prokofiev, Messiaen, Debussy, tous absolument. Il y a des choses
charmantes dans les uvres de chacun d'eux, évoquant des univers
tout à fait différents.
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anaclase Vous
avez enregistré le 1er Concerto de Tchaïkovski : vous avez
choisi, par exemple, une sonorité très délicate pour
l'Andantino, et votre lecture ne s'épanche jamais, elle a une
tenue que peu d'enregistrements ont. Comment avez-vous abordé l'uvre
? Est-il difficile de rendre compte de l'équilibre de l'écriture
de Tchaïkovski ? Chaque uvre, chaque concerto, et surtout
le plus connu, doit être joué exactement comme le compositeur le
souhaitait. En principe, tout est écrit : on n'a pas à dire plus
que ce qui est écrit, à mon avis. J'ai commencé à
ap-prendre ce concerto quand j'étais encore toute petite, que j'allais
à l'école ; ma mère l'a voulu, et mes professeurs aussi.
Parce que bien connaître le Concerto de Tchaïkovski pendant
son enfance est très important pour deve-nir musicien. Bien sûr,
lorsque c'est le cas, la perception qu'on en aura plus tard est très différente
de celle d'un artiste qui le travaille déjà adulte. Si vous le jouez
depuis de nombreuses années, votre compréhension de l'uvre
évolue. Chaque année, cette vision va changer. Pendant un certain
temps, je l'ai mis de côté, je ne l'ai pas joué, je n'y ai
pas touché. En prin-cipe, il faut vivre, dans le sens qu'il faut laisser
le temps passer. Dans la musique classique russe, le temps a toujours été
très important. Dans le 1er Concerto de Tchaïkovski comme dans
ceux des autres compositeurs russes. Ce qu'il a voulu faire et ce qu'il a fait
est devenu essentiel pour toute la musique russe qui suivit. Il y a des moments
de la vie du compositeur qui étaient si importants pour lui qu'il les a
inscrits dans sa musique, par exem-ple dans la deuxième partie. C'est le
matin en hiver, et la nature russe est tellement incroyable quand il y a du soleil
et de la neige ! La neige gelée qui brille sous le soleil... Le milieu
du second mouvement est une troïka, et savoir cela est tellement
important pour l'interprétation ; lorsque vous avez trouvé votre
conception personnelle du concerto, savoir cela clarifie tout, simplifie tout.
Va-t-on
bientôt vous entendre en France avec un orchestre ? Je n'ai joué
qu'une seule fois en France avec orchestre ; c'était à Lille, le
Concerto de Tchaïkovski et le dernier concerto de Mozart. Et j'espère
bien recommencer ! Actuellement, j'ai plus de propositions aux Etats-Unis. Mais
je commence à développer ma carrière en Europe : je suis
très contente de pouvoir jouer en Italie, en Suisse, en Allemagne. Je souhaite
que l'on m'entende ici bientôt... propos recueillis
le 19 janvier 2004 par Bertrand Bolognesi |