PORTRAIT
nikolaz cadoret,
harpiste


La rencontre avec l'instrument
de la harpe celtique à la harpe classique
Musicalité et inspiration
Quelle harpe ?...
Le rapport à la musique

 


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© bertrand bolognesi [ pour anaclase.com]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Nous avons rencontré le harpiste NIKOLAZ CADORET à qui nous avons posé quelques questions. Il conviendra de le saluer sur cette page pour s'être prêté à l'exercice, et de remercier Mesdames Anne-Marie Bigorne et Basilia Mannoni du Théâtre de la Ville, Sylviane Lange et Martine Mony,
sans la complicité desquelles cet entretien n'aurait eu lieu.


Comment en êtes-vous arrivé à travailler la harpe ?
J'avais sept ans, je crois. J'ai assisté à une petite audition dans un con-servatoire de région. Tous les professeurs défilaient avec les instruments. Quand j'ai vu la coulisse du trombone, j'ai voulu faire du trombone ; puis la guitare a joué, j'ai trouvé ça fantastique, et j'ai voulu faire de la guitare ; enfin, la harpe est arrivée. Je ne suis pas tombé amoureux de la harpe, je ne me suis pas pâmé d'admiration devant la majesté de l'instrument, rien de tout ça ! En fait, mon père a demandé au professeur comment on pouvait s'y retrouver dans toutes ces cordes, comment ça marchait ; le prof' l'a invité à monter son petit bonhomme sur scène ; j'ai eu la harpe dans les bras, et aussi les projecteurs au-dessus de moi. C'est un événement, dans la vie d'un petit garçon ! Le fait de monter sur scène a certainement été détermi-nant dans le choix de la harpe. Ma famille n'est pas musicienne, personne ne m'a guidé vers ça : à ce moment -là, j'ai eu envie de retourner un jour sur scène avec cet instrument en sachant m'en servir. J'ai donc pris des cours, ça a tout de suite bien marché, et j'ai eu dès le début la chance d'avoir un professeur exceptionnel. Dominig Bouchaud est un grand monsieur qui a eu son prix à l'unanimité à Paris, un harpiste classique qui a tout laissé tomber, y compris la grande carrière qu'on lui promettait alors, pour se consacrer à la harpe celtique. D'une certaine manière il a révolutionné la harpe celtique en lui apportant une véritable technique classique qu'il a fait évoluer vers d'autres types de jeu. La harpe celtique ressuscitait grâce au travail de Alan Stivel ; au début des années soixante-dix, une multitude de harpistes autodidactes sont apparus, des gens qui essayaient plus ou moins heureusement de redécouvrir un instrument soudain à la mode. Dans ce contexte, Dominig Bouchaud est arrivé en disant qu'il fallait une technique, un travail, une rigueur, si on voulait arriver un jour à redonner à
la harpe celtique ses lettres d'or. Et c'est son enseignement qui m'a permis plus tard de passer à la harpe classique : la technique qu'il m'a donnée venait de là. La position, la discipline, toutes ces choses qu'on a plus diffici-lement lorsqu'on fait de la musique traditionnelle. Le répertoire classique transcrit pour harpe celtique qu'il m'a fait travailler a formé une musicalité différente de celle qu'on acquiert en ayant exclusivement recours à l'instinct et à l'inspiration.

En fait, vous avez fait le chemin inverse
de celui de votre maître ?

Un peu, oui. D'ailleurs, lorsque j'ai commencé à réaliser que j'avais envie de passer de la harpe celtique à la harpe classique et à le dire, il a été le premier à m'opposer un frein. "Ne va pas là, on va t'ennuyer avec des histoires de régularité du son, on va te mettre sans cesse sous pression,
le milieu est ce qu'il est, et il y a le stress des concours"
, etc. J'ai fini par dépasser ça, et affirmer que c'était bien là pourtant ce que je voulais faire. Le chemin est inverse : j'imagine qu'il y a quelques années, on a dû lui dire de même de ne pas aller se fourvoyer dans le milieu de la harpe celtique, aléatoire et sans rigueur, qui n'était pas ceci ou cela, et tout un tas de choses, bien sûr !


Combien de temps avez-vous travaillé la harpe celtique ?

Pendant dix ans avec mon professeur, puis trois années tout seul, tout
en m'exprimant dans plusieurs groupes de musique traditionnelle - de jazz irlandais/breton, on va dire - en touchant d'autres instruments : la trompette, la guitare, les percussions, tout ce qu'il est habituel de faire dans la musi-que traditionnelle où l'on se passe les instruments, on les essaie, on tente ceci et cela ; ça marche de cette façon. Pendant ces trois années, j'ai aussi fait autre chose. Je n'avais pas du tout imaginé d'envisager une carrière musicale professionnelle, n'ayant aucun exemple sous les yeux puisque ma famille n'est pas musicienne. Le cadre scolaire m'a gentiment orienté, comme c'est l'usage, dans un cycle normal, pour ainsi dire, et j'ai fait un an de classe préparatoire en Lettres, puis un autre à l'Institut d'Etudes Politi-ques de Rennes. Un beau jour, on m'a invité en Arles aux Journées de la Harpe pour y jouer de la harpe celtique. Je m'y suis retrouvé entouré d'une multitude de musiciens de mon âge qui voulaient faire de leur art leur vie,
et j'ai eu le déclic. C'était au mois d'octobre, je venais d'entrer à Sciences Po', et tout à coup je me disais :
"Qu'est-ce que tu fais ? Voilà dix ans que je me trompe, que je pense que
je ne ferai pas de la harpe ma vie, alors qu'en fait je ne pourrai jamais faire ma vie en dehors de la harpe"
.
J'ai fini mon année de Sciences Po' dont j'ai démissionné, tout en com-mençant l'étude de la harpe classique. D'abord à tâtons ! J'envisageais de l'aborder sous l'angle jazz, à cause des possibilités chromatiques de l'ins-trument ; j'ai loué une harpe, je m'y suis mis petit à petit, en travaillant seul, quelques harpistes rencontrés en Arles m'ont donné des conseils, puis j'ai travaillé d'arrache-pied avec des morceaux qui me tenaient à cœur depuis longtemps, comme Clair de Lune de Debussy ou les Variations Goldberg, qui n'avait rien à voir avec le répertoire que je ne connaissais pas du tout à ce moment là. Je suis entré au Conservatoire de Rennes dans la classe de Evelyne Gaspart qui a d'abord été assez dubitative, je crois, devant ce nouvel élève qui, à vingt ans, débarquait comme un cheveux sur la soupe dans le monde de la harpe classique après des années de harpe celtique ! Elle était exactement le professeur qu'il me fallait, c'est-à-dire qu'elle ne m'a pas mis de pression sur le plan technique ou en ce qui aurait pu concerner des concours, mais s'est préoccupée de musique, de rendu sonore, en travaillant le répertoire s'étendant de la fin du 19ème siècle au milieu du 20ème qu'en fait je n'aurais sans doute pas encore dû travailler mais qu'elle affectionnait particulièrement, beaucoup de musique contemporaine également, en faisant un peu l'impasse sur la harpe classique et roman-tique. Du coup, l'approche s'est faite en douceur ; j'ai fait ce qui me plaisait, j'ai abordé des choses qui convenaient à ma sensibilité musicale d'alors, sans repasser par le contingent des études ou des exercices rébarbatifs,
ni tout le répertoire obligé de la grande Harpe - ceci dit, je dois l'assimiler maintenant !

Et ensuite ?
La harpe classique a bien marché et rapidement. L'adaptation majeure a été ce qui concernait la force. On a un peu corrigé la position, aussi. Je me suis senti assez vite à l'aise avec l'instrument. Est arrivé ensuite un moment où il fallut que j'aille voir d'autres professeurs - ça fait partie de la logique d'une étude en Conservatoire de Région que de se confronter un jour à quelqu'un d'autre. Je suis tombé sur un papier annonçant un stage avec Catherine Michel. J'y suis allé, le courant est passé tout de suite ; son côté grand professeur m'a beaucoup apporté, parce qu'il me fallait cela à ce mo-ment précis, je pense. Avec Madame Gaspart, c'était plus un échange, une rencontre intense, mais aussi un rapport simple et presque cordial ; je crois que nous avons évolué ensemble dans une entente proche de l'amitié (j'espère qu'elle ne m'en voudra pas trop d'aller jusque là!). Soudain, je me retrouvais face à l'autorité qu'un maître peut avoir sur un élève. Le travail de plaisir et d'initiation au sens fort étant fait, celui de la rigueur et de la profon-deur - sur la technique de fond et l'apprentissage d'un répertoire, sur la solidité psychologique dans un concert ou un concours - pouvait arriver.
Un grand professeur vous guide, vous montre quels sont les pièges à éviter, vous conseille sur où ne pas aller parce que ce n'est pas foncière-ment intéressant ou parce que vous n'avez aucune chance, etc. Cette rencontre a été très importante, et je n'ai pas ressenti le besoin d'aller
vers d'autres professeurs depuis. J'ai donc quitté Rennes pour la suivre à
la Musikhochschule de Zürich. J'essaie de multiplier les expériences de concerts et d'orchestre également ; il me semble très important de con-naître cet aspect primordial et complètement différent de la harpe, son rôle dans l'orchestre, etc. À Zürich, j'ai l'opportunité de travailler au sein du Conservatoire et de pouvoir de temps à autre assumer un remplacement dans la fosse de l'Opéra ou à l'Orchestre de Chambre de Zürich. Je viens de participer à Pelléas & Mélisande, par exemple, ce qui est pour moi très formateur. C'est une chose qui en se développant permet de m'ouvrir de nouveaux horizons. Vous savez, un harpiste n'a pas, comme l'a un pianiste, la possibilité de se produire énormément en concert soliste ; nous ne som-mes pas beaucoup demandés dans ce cadre. Avoir une carrière de soliste, c'est très difficile ; vu la maigreur de la demande, il est indispensable de pouvoir enseigner par ailleurs ou de jouer en orchestre, qui est du reste
une école extraordinaire pour la concentration, l'immédiateté du jeu -
quand il faut jouer, il faut jouer, point ; on n'y a pas le droit de tâtonner ou
de faire un peu ce qu'on veut, n'est-ce pas ? Il y a là une bonne rigueur qu'on se permet de ne pas appliquer ou de moins respecter lorsqu'on est tout seul, évidemment. Le concert soliste est indispensable parce qu'il autorise des risques qu'on ne peut pas hasarder à l'orchestre, et occasion-ne une respiration véritablement intime, libre et de ce fait plus naturelle, qui est irremplaçable.

 

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Ce qui a attiré mon écoute vers vous lors des Journées de
la Harpe en Arles
, c'est la musicalité que votre jeu m'a paru offrir. Pouvons-nous en parler ? Faites-vous un travail parti-
culier en ce sens ? Il m'a semblé que la musicalité était une préoccupation omniprésente chez vous ; que pouvez-vous nous en dire ?

Etant nouveau dans le milieu de la harpe classique, j'ai la chance de n'avoir pas à supporter tout le poids des écoles, de ne pas véhiculer tout ce que j'aurais pu entendre (puisque avant d'aborder la harpe classique, je ne gravitais que dans le milieu celtique). Certaines traditions, parfois un peu vétustes, l'ombre projetée de quelques monstres sacrés de la harpe, ou encore le fantôme du bon goût, ne viennent pas trop me paralyser. Je vais assez peu écouter les autres harpistes. On reproche souvent à la harpe classique d'être choucroute dans les cheveux avec un nœud-nœud bleu, longue robe rose à dentelle et pompons : ce n'est pas vrai, mais cette caricature prend appui sur toute une population de solistes qui entre-tiennent cette image, ne veulent pas en sortir. Je crois que la harpe a encore beaucoup de choses à dire, et c'est dans cette optique là que lorsque je joue, même des pièces données des centaines de fois et par des harpistes célèbres - par exemple des œuvres romantiques de Elias Parish-Alvars, un compositeur qui a énormément écrit pour nous, et qui use de cascades de jolies notes qui collent assez bien à l'image d'une gentille harpe de salon, etc. ; lorsqu'on ose lire vraiment la partition sans préjuger, on s'aperçoit que certains passages peuvent être du Beethoven, du Chopin, du Liszt : tout cela est extrêmement riche, en tout cas plus qu'on veut bien le croire -, je cherche autre chose. J'écoute des enregistrements de piano romantique, je vais m'inspirer de tous les autres instruments, sauf la harpe - mis à part certains maîtres comme Marcel Grandjany. Je pense que cette inspiration apporte une énergie neuve. L'interprétation d'un pianis-te féconde parce qu'on l'écoute en étant totalement libéré des contraintes techniques. En entendant un harpiste jouer la même pièce, il y aura forcé-
ment un passage difficile qui imposera un ralenti à son interprétation :
cette difficulté n'existant pas au clavier, l'exemple qu'il nous présente nous autorise moins ce type d'aides ou d'autocomplaisance. Et les couleurs du piano inspirent énormément, bien sûr ! Il ne s'agit pas de comparer, comme on l'a beaucoup fait, la harpe et le piano : ce ne sont pas du tout des instru-
ments apparentés. Mais la couleur, la percussivité, cette espèce d'énergie, d'engagement des pianistes, peuvent nous porter. Des Cziffra, Gould, Gilels, on en a pas, à la harpe ; vous n'y pouvez pas rencontrer cette sorte de folie des Chopin de Richter, par exemple, totalement galvanisant. Cela n'entre pas dans l'image extrêmement codifiée de la harpe. Mais en définitive, pourquoi pas ?...

 





Concernant cette question des couleurs :
en vous entendant jouer en Arles, je n'ai pas entendu tellement de piano, pour tout dire, mais un basson, des sons flûtés de positif d'orgue, etc.

Je parle de piano parce que je mène une sorte de combat personnel pour la harpe romantique. Je crois que c'est là qu'on peut tenter de faire quelque chose de différent, voire de grand. Montrer que la harpe est un instrument qui peut avoir du ventre, qui peut être joué avec une extrême douceur mais aussi avec violence, peut-être folie, ça me plait beaucoup. J'en travaille infiniment l'aspect orchestral, précisément avec Catherine Michel qui, de par sa pratique au sein de l'orchestre - à l'Opéra de Paris, à l'Orchestre National de France, à Dublin - possède une vision très riche des instru-ments qui lui permet d'analyser énormément de partitions sous un angle symphonique. La harpe possède une palette qui permet de tout faire, avec cette chance du contact direct sur les cordes qui offre des couleurs. On peut orchestrer son jeu : c'est précisément cette exigence que je m'ordonne. Si vous voulez : j'essaie de faire en sorte de ne pas jouer de la harpe, mais de tout simplement jouer de la musique ! On ne peut pas jouer avec les mêmes couleurs et de la même façon une pièce romantique, une pièce baroque, une pièce contemporaine : vous ne pouvez pas respirer dans tout cela de
la même manière, ce n'est pas possible. Être dans le style, c'est aussi être dans les couleurs, pas uniquement respecter le bon tempo, la dynamique des ornements, le legato généralement admis, etc. Il s'agit d'opérer sur la texture même du son. Il m'arrive d'aller demander conseil à d'autres instrumentistes : par exemple, lorsque j'ai un souci sur une ligne mélo-dique, je vais quérir les avis d'un hautboïste et la lui faire jouer afin d'enten-dre sa conduite ; je vais ensuite la faire jouer à un flûtiste, etc. La gêne de l'absence de pédale, de cette espèce de legato fantôme qu'on n'a que dans le geste mais jamais par un moyen technique : tout cela ne peut certes pas inspirer mon jeu ! Je ne peux pas me contenter d'un geste en m'efforçant d'y croire, vous comprenez ? Cela ne me suffit pas.


Y a-t-il chez vous un attachement particulier à la harpe, l'instrument mais aussi l'objet, ou est-ce que votre phrase de tout à l'heure - à savoir : j'essaie de faire en sorte de ne pas jouer de la harpe, mais de tout simplement jouer de la musique - désignait la harpe comme médium de votre expression sans plus de fixation que cela n'implique ?

Quand je travaille l'instrument, je m'efforce de penser qu'il est mon médium d'expression, et je fais avec toutes ses contraintes. C'est une ligne directrice pour ne pas répéter ce qui a déjà été fait, et trouver son propre langage. J'en suis loin, mais c'est cela qui m'intéresse ; dire comme quelqu'un d'autre, ça ne me plait pas du tout ! Mais la harpe n'est pas que ça : je ne me serais jamais engagé à défendre son répertoire, ou obstiné avec elle, si elle n'était que cela. J'ai un attachement à cet instrument ; sinon, je crois que je com-
mencerais le piano ! (Rires). Je ne me battrais pas autant avec lui si je ne l'aimais pas tant. Pour l'objet, j'aime les possibilités de la harpe, mais je ne pourrais lui vouer un culte. Ce que je n'aime pas du tout, c'est l'image qu'il véhicule auprès d'un certain nombre de gens. C'est exactement la même chose que j'ai pu vivre avec la harpe celtique, d'ailleurs : on lui colle les druides, l'Irlande et ses grandes falaises, et toutes ces fadaises. À partir
du moment où j'ai eu une harpe dans les bras, celtique ou classique, je me suis d'emblée senti bien avec elle : c'est donc l'instrument qui me convient. Croyez-vous que l'on puisse jouer correctement d'un instrument si on ne l'aime pas ? La harpe demande un véritable engagement ; il ne suffit pas
de balader gentiment vos doigts sur les cordes : il y a quelque chose de plus physique que ça. Elle impose une certaine lutte que vous abandonnez si vous ne l'aimez pas. C'est un instrument compliqué, tordu même, voire incohérent !

Sur quelle harpe travaillez-vous ?
Avez-vous une harpe de prédilection ?

Pour le moment, c'est une Aurora de Salvi.
J'ai la chance d'avoir une harpe qui me plaise, qui sonne bien.
Beaucoup sont irrégulières ; toutes les harpes d'un même modèle ne
sont pas égales, certaines peuvent se vider très vite. On ne sait pas pourquoi ; c'est comme ça. Ce sont des instruments qu'on achète plus
ou moins neufs, qui ne vieillissent que peu, à l'inverse d'un violoncelle, par exemple. Ma harpe s'est faite à mon jeu, j'ai du plaisir à la jouer. Maintenant, elle n'est peut-être pas l'instrument de mes rêves ! J'avoue que si je peux avoir un jour un modèle Salzedo... C'est une harpe assez rare, peu deman-dée, que l'on voit beaucoup aux Etats-Unis, et qui possède un son très riche, puissant, sans n'être cependant que de la pure projection, mais sait rester au contraire toujours rond. Elle a un design magnifique. C'est un des avantages de cet instrument : les fabricants ne sont pas bridés par le design, ils peuvent faire ce qu'ils veulent ! Celle-ci est un peu Modern Style, pleine d'angle, sans rondeur : une image qui correspond à une certaine partie de moi, je crois. Elle n'a pas de sculptures particulières, de feuilles d'acanthes, de dorures, et toutes ces choses-là ! (Rires). C'est un instru-ment assez dur à voir, vraiment. C'est un de mes rêves, voilà ! Je joue chez moi sur ma harpe, et comme les pianistes, je m'adapte à celles des endroits où je joue. On ne choisit pas : c'est comme de travailler avec quelqu'un, parfois c'est un bonheur, d'autres il faut faire avec, et ce n'est pas plus mal ; on y apprend des tas de choses, à commencer par la souplesse.


Quel est votre rapport à la musique ?
Voilà qui peut nous emmener très loin ! (Rires)...
Simplement, j'ai commencé quelque chose dont il se trouve que je ne
peux plus aujourd'hui me passer. Comme beaucoup de musiciens, trois ou quatre jours sans toucher mon instrument me sont extrêmement pénibles. Et si je ne peux pas jouer, il me faut écouter, ou chanter ; tout est bon pour trouver la musique. C'est aussi un rapport de servitude : au risque de pa-raître un rien grandiloquent, j'espère être au service d'un art, et estime de mon devoir de rendre une œuvre avec la plus grande intégrité, de chercher
à l'honorer le plus parfaitement que je le puisse. Tout mon travail s'en trouve orienté. Parce que la musique nous dépasse, l'on se doit de la jouer avec une grande honnêteté. Et elle m'envahit, bien sûr : ça va de ma façon de marcher à mon rapport aux autres, en passant par ce que je vois et ce que je lis. C'est un tout indissociable. C'est difficile, du reste : parfois, vous n'avez pas envie de jouer, et il le faut, et tâcher de le faire bien. Ou encore
le concert que vous venez de donner ne vous plait pas, et du coup vous ne vous plaisez pas ! Le travail du musicien s'appuie sur tout, pas seulement la musique ; par une alchimie complexe, ce qu'il vit de triste ou de gai servira le compositeur dont il joue l'œuvre. Il faut essayer de s'ouvrir à la musique, avec tout ce que l'on a de bon et de mauvais en soi. La tentation est grande de durcir le trait pour assurer une prestation : c'est une concep-tion d'un certain professionnalisme en musique, mais je ne crois pas qu'elle favorise le bon rapport à son art.

Jouez-vous en formation chambriste ?
Je privilégie le travail soliste parce que j'ai du répertoire à apprendre,
et qu'il est nécessaire, avant de travailler avec d'autres musiciens, d'asseoir une technique, d'être sûr de ce que l'on fait musicalement. À l'occasion, j'ai volontiers joué avec quelques partenaires. Je n'ai pas pour l'instant d'en-semble constitué, mais je développe en ce moment un duo avec un ami hautboïste qui s'appelle Victor Aviat. C'est un projet qui me tient à cœur, qui inclurait des transcriptions diverses, comme celles de Lieder de Schubert et Schumann, et la découverte d'un répertoire de hautbois et harpe qui existe bien qu'il soit méconnu, principalement exploré et constitué par le duo Ursula & Heinz Holliger. Il y aussi tout un répertoire de trio et de duo - flûte, alto et harpe, cordes et harpe...- qui est encore assez peu joué. Mais, pour le moment, je suis en pleine période de construction : de mes choix, de mon art, de moi-même.

Les prochains concerts ?
Le prochain se fera à Gstaad, le 1er mars 2005.
J'y jouerai la Sonata alla turca transcrite de Mozart par Kastner,
Une châtelaine en sa tour
de Gabriel Fauré, deux Divertissements de Caplet, le Scherzo romantique de Marcel Tournier - un contemporain de Debussy qui a beaucoup écrit pour la harpe et qui sut la faire sonner ma-gnifiquement -, une pièce de Elias Parish-Alvars qui me tient beaucoup à cœur : Grande fantaisie sur les thèmes de " La Sonnambula " de Bellini,
une œuvre très peu jouée ; je terminerai le récital par une série de suites
de danses sur harpe celtique. Je continue d'en jouer : ce n'est pas parce que j'étudie depuis quatre ans maintenant la harpe classique que je l'aurais quittée, bien au contraire. Cette spontanéité que l'on peut avoir avec elle, l'improvisation et la danse qui obligent une pulsion intérieure, me
semblent essentielles pour la pratique de la musique classique.

propos recueillis le 25 novembre 2004 par Bertrand Bolognesi

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